Numéro en cours : #1 Le temps qui nous fait
Semestriel – Hiver 2011/2012 – 7 euros – 52 pages – En librairie et sur abonnement

Les agendas sont pleins à craquer, le travail s’intensifie, les écrits sont toujours plus vite périmés mais les tomates, elles, peuvent bien rester trois semaines dans le frigo. Va-t’en comprendre dans quels temps on vit. Partout on nous vend de l’éternité, mais jamais le capitalisme n’a été aussi myope, aussi court-termiste : les licenciements et les désastres d’aujourd’hui font les profits de demain et la misère d’après-demain. C’est donc le rapport au temps lui-même qui est bouleversé par notre civilisation, et qui doit être interrogé à présent. Nos allures de vie et le besoin de les accorder ont surgi en politique grâce aux écologistes, du « On arrête tout » de L’An 01 à Bernard Charbonneau et Serge Moscovici. Il s’agit maintenant de continuer à être à contre-temps, de ne pas se faire emporter par l’immédiateté et par son corollaire, l’obsolescence. Et de reprendre la maîtrise de nos rythmes.
Mathias Roux, J’ai demandé un rapport. La politique est-elle une affaire d’experts ?
Flammarion, 2011, 120 pages, 8 €
Jacques Ellul (1965), L’Illusion politique, réédition La Table ronde, 2004, 10 € (épuisée)
On a pu résumer la technique comme la recherche systématique d’efficacité, le one best way ou meilleure (et unique) manière de procéder. S’il n’y a plus qu’une option, il n’y a plus de politique. C’était le rêve de la cybernétique : entrez vos données, appuyez sur le bouton et l’ordinateur génère pour vous de la décision publique. Plus besoin de faire appel au peuple, quant aux données elles seront produites de manière professionnelle. C’est de ce déplacement de la politique, du domaine de la chose publique à celui de l’expertise, qu’examine Mathias Roux. D’abord un rêve : que le peuple a disparu de l’arène politique, que ses défauts intrinsèques (la passion, la méconnaissance des questions en jeu, le fait même d’être juge de ce qui le concerne, non mais alors !) l’ont définitivement discrédité. Démocratie = populisme = fascisme. Du côté des élites autoproclamées au contraire, on flirte de très près avec la vérité, d’où une légitimité bien plus grande à gouverner, symbolisée par un Jacques Attali qui ne consent à livrer un rapport « pour la libération de la croissance » qu’avec l’assurance que les mesures qu’il accumule seront traduites immédiatement en action publique. Immédiatement, c’est à dire sans méditation, sans examen de ces propositions dans la balance politique.
Crise de satiété
Chroniques de l’atterrissage
Il en va de même de l’aviation, du LSD ou du développement économique : tout décollage est la promesse d’un atterrissage. Et nous avons décollé, nous les Européens, nous les vieux riches, il y a de cela deux siècles et nous ne savons pas atterrir.
Selon les travaux de l’économiste britannique Angus Maddison (1), après avoir triplé entre l’an zéro et 1800, la richesse par individu en Europe de l’ouest a été multipliée par 16 durant les 200 dernières années. Ce type de mesure a évidemment ses limites, mais il résume ici parfaitement le fait qu’en moins de 10 générations, nous avons eu accès aux robinets d’eau potable, à un logement salubre, à des vêtements en quantité, au chemin de fer, à l’électricité, aux hôpitaux, aux routes, à la voiture, à la télévision, au frigo plein, au téléphone dans la poche, aux vacances en avion, au tracteur à gazon, à la météo des plages à Zanzibar en temps réel et à la promesse tous les jours renouvelée que le meilleur est encore à venir. Aujourd’hui nous avons tout et plus : l’indispensable dont nous avons tellement manqué dans nos abris de fortune ; le superflu dont on ne sait déjà plus se passer. Nous avons bien plus que ce que pouvaient imaginer nos aïeuls qui durant ces deux siècles ont creusé, planté, élevé, tissé, assemblé, cherché, foré, construit, détruit, reconstruit, aménagé, terrassé, transformé, bâti, … bref, travaillé de gré ou de force et pillé pas mal de ressources.
Down is the new Up
Marine Le Pen !! Nan, nan, mais Marine Le Pen ! Nan, mais, tu le crois pas ?! Tu le crois pas, putain ?!
« Je pense que le Front national, s’il fut un jour un parti d’extrême droite, est aujourd’hui un grand parti populaire » (1). Quel meilleur service rendre à Marine Le Pen que de la taxer de « populiste » ? Certes, « populiste », ça va plus vite à dire que « ultra-droite nationaliste », et ça permet d’éviter le dépôt de plainte qu’entraînent les qualificatifs « fasciste » ou même « extrême droite » – tant il est vrai que le FN aime débattre avec ses adversaires dans les prétoires… Seulement, on le voit bien, utiliser ce label, c’est participer de la stratégie de dédiabolisation qui caractérise la reprise en main du business paternel par la benjamine (« clone absolu de son père avec des cheveux », selon le mot de Pierrette, la maman). Mais, surtout, cela pose bien des problèmes symboliques… C’est d’abord un détournement sémantique du « populisme » originel, celui des mouvements agrariens américains et russes de la fin du XIXe siècle, qui était, lui, plutôt progressiste ; cela dénote, par ailleurs, une certaine prolophobie, à savoir le préjugé, typique des élites libérales, selon lequel les classes populaires seraient irrémédiablement racistes, sexistes et provinciales (2) ; enfin, cela masque, derrière un terme qui désigne l’appel au peuple et la critique des élites – toutes choses parfaitement légitimes en démocratie –, l’essentiel du corpus idéologique de ce parti, à savoir son nationalisme ethniciste, son autoritarisme sécuritaire et son conservatisme vis-à-vis de toutes les formes traditionnelles de domination (économique, ethnoculturelle, patriarcale, hétérosexiste, etc.) (3).


