A partir de l’envoûtement…

, par Frédéric Neyrat

sorciere_petite {PNG} Entretien avec le philosophe Frédéric Neyrat
Propos recueillis par Makekazzo

L’An 02  : Le film Low Life , dans lequel vous apparaissez, traite de la lutte des sans-papiers sur le mode inhabituel de la magie noire. Vous avez consacré un livre sur l’« envoûtement » chez Antonin Artaud. Quelle est la pertinence de la question de la sorcellerie dans notre monde gestionnaire et bureaucratique ?

Frédéric Neyrat : Vis-à-vis d’Artaud, la question de l’envoûtement était une manière d’interroger le rapport intime entre la folie de cet écrivain et la démence de la colonisation capitaliste. Parler d’envoûtement pour décrire ce rapport, c’est commencer par laisser de côté ce qu’on croit savoir de l’« exploitation » et de l’« aliénation ». C’est s’installer, comme avec le terme de sorcellerie, dans un anachronisme volontaire capable de déchirer le présent. Plus le présent est compact, coupé des avenirs improbables comme des passés sacrifiés, plus il se perd comme présent – un présent sans passé ni avenir est, littéralement, inhabitable. Vaudou, envoûtement, zombie, sorcier, magie, tous ces termes créent des zones d’ombres, des zones d’opacité dans ce système que vous nommez « bureaucratique » et « gestionnaire », et que je qualifie pour ma part de « surexposé » ou de « clairvoyant ». Ces deux derniers termes s’appliquent aux nouvelles Lumières que nous devons combattre et indiquent en quel sens notre époque exige un nouveau romantisme.

L’An 02  : C’est-à-dire ?

Frédéric Neyrat : Romantiques sont non seulement une manière de vivre intensément le présent sur fond d’un passé à reprendre et d’un avenir à conquérir, mais aussi une manière de réinvestir le langage. Envoûtement ou sorcellerie, ce ne sont pas d’abord des concepts, mais des métaphores, qui ne valent que dans la tension qu’elles créent avec les objets qu’elles sont censées décrire – capitalisme, colonisation, destruction du psychisme, canalisation préventive de l’avenir, etc. Il s’agit donc d’une guerre portée dans le langage. Fonder la pensée politique, aussi émancipatrice soit-elle, sur le seul calcul de l’injustice ou la plate description de l’horreur écologique, c’est se condamner à partager avec l’ennemi la même émasculation des mots, la même pauvreté d’imaginaire. J’affirme que le manque de perspective, de profondeur psychique, imaginaire et langagière, est l’une des causes du manque de révolution. Dire qu’il est trop tard pour être romantique, trop tard pour faire sentir l’énigme de l’univers à même la terre saccagée reviendrait à dire qu’il est trop tard pour tout. Ce à quoi je me refuse. Il nous faut continuer – ici et maintenant - à affirmer en quoi il est juste, bon et beau que les conditions de possibilités du vivant soient défendues jusqu’à notre ultime souffle.

L’An 02  : Les écologistes en appellent généralement à ne pas « regarder ailleurs quand la maison brûle », or Low Life met en scène une résistance sous la forme d’une évasion par la fête, la danse ou le sommeil, vus comme des espaces d’autonomie. Certains crieraient au repli hédoniste objectivement utile pour le capitalisme. Y a-t-il malgré tout une puissance subversive dans la sarabande, l’amour et la rêverie ?

Frédéric Neyrat : Regardons le feu tant que nous voulons, tant que nous ne regarderons pas ailleurs, par ailleurs, à partir d’un ailleurs, nous n’y verrons que du feu. Car voir n’est pas une action mécanique d’application des yeux sur un objet, cela implique une donation de sens, qui suppose une capacité de discernement. Comme le dit quelque part Beckett, « Quoi, j’ai passé toute ma roulure de vie dans les sables, et tu veux que j’y voie des nuances ? » Sans art, c’est-à-dire sans différence articulée entre ce qui existe et ce qui pourrait être, ce qu’on voit et d’autres manières de voir, de sentir et d’entendre, il n’y a aucune chance que l’écocide en cours soit reconnu à sa juste mesure.

En ce sens, parler de rêve n’a rien à voir avec l’idée d’une fuite dans le rêve, mais tout avec la nécessité de repenser l’articulation de ce qu’on appelle « rêve » avec ce qu’on appelle « réalité ». De nombreux artistes de bio art ont le sentiment que leurs œuvres, supportées par des laboratoires scientifiques, ne sont plus des rêves, des métaphores, mais bien des réalités, et ils en sont fiers – pensez à Eduardo Kac et ses bidouilles transgéniques. Finalement, le rêve est devenu très dangereux, ce que Burroughs avait parfaitement compris : « L’Amérique n’est pas tant un cauchemar qu’un non-rêve. […] Le rêve est un événement spontané et donc dangereux pour un système de contrôle créé par des non-rêveurs ». C’est plutôt du non-rêve que vend le capitalisme, c’est-à-dire de l’hallucination (du 3D). De la non-métaphore, c’est-à-dire de la fixation dans les flux du changement permanent. Bref, ne nous faisons pas avoir par les clichés du capitalisme qui prétend avoir investi les désirs d’autonomie, de créativité et d’amour… Croire un seul instant que l’autonomie est ce qui se passe dans une usine capitaliste, que la création est identique à la production de marchandise ou que l’amour consiste à rencontrer quelqu’un sur Second Life est la preuve que la capacité de rêver, de reprendre les promesses du passé, de relancer les dés de l’avenir, a été sérieusement compromise.

Sachons protéger la « rêverie », surtout si c’est celle d’un promeneur solitaire. Elle est l’une des formes de l’ailleurs à partir duquel une politique efficace est pensable. Elle est ce qui permet à la vérité de ne pas être seulement « dérangeante », mais de pouvoir s’articuler sur une foi dans un monde qui puisse nous convenir. Nietzsche forever.

L’An 02  : L’écologie suppose aussi un sens de la limite, de la mesure. Si le capitalisme est pareil à un Cronos dévorant ses enfants, quel autre Léviathan viendra arrêter cet ogre ? Comment, donc, juguler l’ hubris capitaliste sans sacrifier l’autonomie des individus ?

Frédéric Neyrat : En rétrocédant une part de démesure (1) aux formes de vie, c’est-à-dire en procédant à une nouvelle métabolisation anthropologique de la démesure comme amour, imagination et formes d’auto-organisations attentives aux relations qu’elles génèrent et qui les obligent. Je considère en effet, contre Hans Jonas, que le problème n’est pas de ré-enchaîner Prométhée, le pauvre, le torturé, mais, 1/ de brider – à défaut d’abolir – le capitalisme et 2/ de refonder le rapport sensitif, émotionnel, esthétique que nous entretenons avec le monde comme avec les médiations techniques. On ne peut traiter de la question de l’hubris en général, il faut la territorialiser à chaque fois, voir si elle ouvre un espace ou, au contraire, le détruit. « Nombreux sont les Terribles, mais aucun plus que l’Homme » lorsqu’il ne connaît plus aucun espace ni aucun temps pour expérimenter ce que l’existence a de profondément démesuré, rebelle à toute norme, toute arché. L’ogre, ou le Léviathan, ou l’État despotique, a besoin du capitalisme pour l’alimenter. Il ne sera jamais écologique. Le « pétainisme vert » que pronostiquait Gorz sera tout simplement un nationalisme brun qui finira par se manger lui-même suite aux manques de vivres. Ogre autophagique.

(1) Cf. « Démesure », et le dossier « Prométhée contre Areva » in Multitudes 2011/4 (n° 47).

Low Life de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval

Elle s’appelle Carmen, lui Hussain. Il est afghan, elle lyonnaise. Elle milite aux côtés des sans-papiers, lui est demandeur d’asile. Ils se croisent dans un squat et ils s’aiment. Mais au lieu d’obtenir le statut de réfugié, Hussain reçoit son « arrêt de mort » : l’arrêté d’obligation de quitter le territoire français. Pour vivre leur histoire, ils se réfugient dans une vie souterraine, nocturne, sous les radars de la police : une « sous-vie ». Après La Blessure , qui traitait déjà de l’immigration clandestine (2004) et La Question humaine (2007) (1), qui retraçait les liens de filiation refoulés entre le management capitaliste et les heures les plus noires de notre modernité, le tandem Klotz-Perceval signe avec Low Life (2012) une tragédie contemporaine sur le face-à-face entre une jeunesse rebelle, peinte en puissance antique, et un État traqueur et expulseur. A rebours des représentations documentaires sur les luttes militantes, les « armes des faibles » contre les descentes policières, la vidéosurveillance et la biométrie sont, dans ce film, rien de moins que la guérilla vaudou et l’évasion narcoleptique. Une façon de replacer le rêve, la passion amoureuse et le fantastique au cœur de la politique.

(1) Adapté du roman éponyme de François Emmanuel, Stock, 2000, rééd. Le Livre de poche.