A propos des villes intelligentes

, par Clarence Maeander

territoire {PNG}par Clarence Maeander

Connaissez-vous les villes de Songdo, Masdar, PlanIt Valley ou KonzaTechnoCity ? Les villes intelligentes du futur sont là, ouvrant un avenir radieux pour la démocratie... mais attention, vous n’avez pas intérêt à sortir sans smartphone.

Nous avons vu au cours des dix dernières années apparaître un nouvel adjectif pour désigner les villes. Celles-ci ne doivent pas seulement chercher à être compétitives, créatives ou durables, mais devenir intelligentes, c’est-à-dire compétitives et vertes à la fois. Le terme de « ville intelligente » ou smart city fut d’abord utilisé par des universitaires pour attirer l’attention sur le rôle des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans l’amélioration de la « performance urbaine ». Il fut ensuite propagé en 2008 sous l’impulsion marketing de la « planète plus intelligente » d’IBM.

L’étude du cabinet Sircome commandée par l’opérateur télécom m2ocity (1) met en avant trois dimensions principales de la « ville intelligente » : la gestion de l’énergie, notamment par la mise en place de smart grid (ou « réseau intelligent ») ; l’appropriation de la « ville intelligente » par les habitant·e·s, c’est-à-dire l’association de ces dernier·e·s aux projets et aux décisions en passant par le numérique (e-democratie et smartphones) ; l’accès à internet partout dans la ville, pour tou·te·s les habitant·e·s et/ou pour tous les objets. Ce dernier point est essentiel. L’optimisation technique des villes intelligentes repose sur la propagation de deux technologies sœurs : les puces RFID ( radio-frequency identification ) et leur extension, le standard NFC ( near field communication ). Ces technologies sans fil permettent aux périphériques équipés (smartphones, tablettes, cartes de transport) de communiquer avec d’autres périphériques ou infrastructures sans contact. Ces technologies composent ce qui est couramment nommé « l’internet des objets » et qui permet de connaître à tout moment la position de tout objet équipé et connecté. Ceci pour optimiser la gestion des flux (eau, électricité, humains).

Le futur est déjà là

Construite sur une île artificielle en Corée du Sud, voici Songdo International Business District, la ville vitrine de la multinationale américaine Cisco spécialisée dans le matériel de réseau :« Lors de la phase de construction, Cisco a truffé chaque parcelle de la ville et tout le bâti de capteurs embarqués qui transmettent en continu un flux d’informations à un contrôleur central. Toutes sortes de données en provenance des bâtiments, des routes et des infrastructures y sont envoyées en permanence : des informations relatives à la température, à la demande énergétique, aux conditions de trafic, etc. Des caméras placées dans les rues permettent par exemple d’analyser le flux des piétons et de réguler en conséquence l’éclairage public, permettant ainsi une utilisation plus rationnelle. Des puces RFID, accolées aux véhicules, répertorient en temps réel les conditions de trafic exact sur les artères de la ville et permettent de mieux gérer les feux de signalisation ou d’afficher des messages de prévention routière » (2).

Témoignant du savoir-faire des magnats des TIC, émergent aussi Masdar, une « ville verte » construite ex nihilo au milieu du désert de l’émirat d’Abou Dabi ; PlanIt Valley au Portugal (3) ; KonzaTechnoCity au Kenya, élégamment renommée « Silicon Savannah », etc. Pour sûr, les « pays pauvres et en développement » constituent le nouveau marché de la ville : en Europe ou aux États-Unis, il n’y a plus d’argent à faire et nous manquons d’espace pour bâtir de nouvelles villes (4).

Mais les projets de villes intelligentes concernent aussi les villes « traditionnelles », celles dont la reconversion technologique des espaces urbains reste à faire. Compétitivité et développement durable obligent. Des classements et labels sont établis pour motiver les villes à entrer dans la compétition. Voici cinq « villes emblématiques » selon l’étude Sircome : Lyon, Lille (5), Nantes, et à égalité pour la quatrième place Paris et Issy-les-Moulineaux (6). Cette dernière ville brille notamment par le réaménagement du « Fort-d’Issy », incluant la gestion des appartements par smartphone interposé (7).

Politique et liberté dans un monde « plus intelligent »

Le discours sur la ville intelligente fait généralement cohabiter les enjeux d’optimisation avec un enthousiasme immodéré pour le « participatif » et « l’appropriation ». Dans la « ville intelligente » les citoyen·ne·s sont en contact direct avec la mairie pour notifier les trous dans la chaussée, ils et elles produisent des données sur toutes leurs activités et certain·e·s d’entre eux innovent, c’est-à-dire s’approprient et réutilisent les données pour produire de nouveaux services. Bref, le/la citadin·e est enfin libéré·e de toute contrainte, il/elle peut se déplacer avec fluidité, entreprendre à souhait, reprendre le contrôle de sa consommation d’énergie, optimiser son intérieur connecté et sociabiliser par écran interposés.

Mais la « ville intelligente » est tentaculaire, si ce n’est totalitaire. Peu de risque quant à la « fracture numérique » : les prix chuteront et nous aurons accès à l’équipement citoyen minimal (8). En revanche, les citoyenn·e·s devrontêtre équipé·e·s de smartphones : pour pouvoir optimiser la gestion des flux, les tracer et les quantifier, la production d’informations tout azimuts et leur centralisation sont capitales. La technologie à l’œuvre dans la ville intelligente exclura nécessairement ceux et celles qui refuseraient d’y être intégré·e·s (c’est-à-dire qui refuseraient d’être équipé·e·s d’objets pucés, voire d’être eux/elles-mêmes pucé·e·s).

Il y a par ailleurs une illusion fondamentale à croire que la notion d’efficacité, d’optimisation, peut être conciliée avec celle de liberté. Dans une telle organisation, la « gouvernance participative » est un vœu pieux tant il est peu probable que nous puissions discuter de « l’optimalité » des algorithmes du système d’exploitation urbain. Les choix politiques sont étouffés par le fonctionnement du système technologique.

A cette participation illusoire s’ajoutent les légitimes craintes de surveillance. Notons le faible impact de « scandales » comme Prism (9) sur nos habitudes de consommation numérique ou l’attention modérée que nous portons aux questions liées à la neutralité du net. Depuis une dizaine d’années, de nombreux acteurs fondateurs de l’internet nous alertent au sujet des dangers que comportent une fermeture progressive du net, notamment en raison de nos comportements moutonniers donnant un pouvoir démesuré aux GAFA (10). Prism ne concerne au fond que l’internet, votre messagerie et les sites sur lesquels vous naviguez. La « ville intelligente » embrasse, elle, la totalité de votre vie : l’intérieur de votre appartement, l’entreprise dans laquelle vous travaillez, l’ensemble des lieux publics que vous traversez, tout ce que vous consommez.

La magie des TIC vertes

Là encore, le discours de la « ville intelligente » s’accompagne de vœux pieux dans l’espoir de donner un sens au délire technologique. L’invention du concept de « TIC vertes » fait suite à un rapport établissant que les émissions de gaz à effet de serre liées aux TIC représentent 2 % des émissions globales, chiffre comparable à celui de l’aviation (11). Il mise sur la réduction de l’empreinte énergétique du secteur des TIC et sur « l’optimisation des ressources » que permettraient ces dernières, prétendant ainsi réduire l’ensemble des émissions de 15 à 30 % d’ici 2020. Malheureusement, en regardant plus loin que l’efficacité énergétique d’un appareil donné, nous constatons que les smartphones et tablettes se multiplient, que les écrans LCD sont toujours plus grands, que les déchets sont toujours mal pris en charge, et que la production de données ne cesse de croître, augmentant la consommation des réseaux et le nombre de serveurs devant les stocker. Considérant que le succès de la « ville intelligente » passe par la multiplication des capteurs, des périphériques et donc des données, on ne peut que douter de cette solution marchande et liberticide.

Il est déjà bien tard pour s’élever contre ce mouvement, et nous avons peu à attendre d’États capitalistes et gestionnaires quémandant des solutions industrielles pour relancer la croissance. Pour sortir de l’impasse, commençons par refuser les smartphones et autres périphériques NFC ou RFID, relais essentiels de ce monde technologique. Débranchons-nous.

(1) Opérateur créé en 2011 par Véolia eau et Orange et dédié aux « objets communicants ».

(2) http://www.technocite.be/index.php/fr/blog/88-blog-it-jeu-video-formation-div/154-la-technologie-cisco-a-lechelle-dune-ville.

(3) Projet momentanément reporté en raison de la crise. http://www.globalconreview.com/companies/internet-everything.

(4) « Cisco a estimé que 10 à 13 trillions de dollars américains seront dépensés au cours des dix prochaines années pour la construction de nouvelles villes [dans des pays en développement]. Par ailleurs la reconversion [retrofitting] des espaces urbains existants crée un marché technologique accessible de l’ordre de 400 billions de dollars [pour le Nord] ». http://living-planit.com/what_is_living_planit.htm.

(5) Dans la continuité de ce que décrit Tomjo, L’Enfert Vert. Un projet pavé de bonnes intentions, Montreuil, L’Échappée, 2013.

(6) http://www.zdnet.fr/actualites/lyon-en-tete-du-palmares-des-villes-francaises-intelligentes-39795628.htm. L’étude Sircome dresse « le palmarès des 50 villes intelligentes les plus emblématiques de France ».

(7) Maîtrise de la température, de la lumière et de la sécurité à partir d’un ordinateur de bord relié à un smartphone.

(8) Dans son rapport de novembre 2013, le Conseil national du numérique a inventé le concept d’e-inclusivité dans le but de réduire les inégalités et aider à l’émancipation des individus par le numérique.

(9) Prism est un programme de surveillance électronique mis en place par la NSA (National Security Agency) aux États-Unis collectant les renseignements à partir d’internet et des fournisseurs électroniques (Google, Facebook, Youtube, Microsoft, Yahoo, Skype, AOL, Apple, etc.) dont le monde a pris connaissance en juin 2013 suite aux révélations de l’ancien employé Edward Snowden.

(10) Google, Apple, Facebook, Amazon.

(11) Flipo F., Dobré M., Michot M., La Face cachée du numérique. L’Impact environnemental des nouvelles technologies , L’Échappée, Montreuil, 2013.