A qui la rue ? A nous la rue ! Retour sur un printemps érable

, par Aude Vidal

22 septembre, dans le métro de Montréal, ligne orange, station Sherbrooke. Je fais des pieds et des mains pour sortir du wagon au milieu des voyageur/ses en chemin pour un samedi de magasinage, et nous sommes peu nombreux/ses sur le quai à arborer le carré rouge pour la grande manif, parc Lafontaine à 14h. L’engouement est un peu passé pour les manifs du 22, qui depuis le 22 mars ont ponctué la vie politique québécoise. Et celle-ci sera peut-être la dernière : mille ou deux mille ultra motivé·e·s, sous la pluie, dispersé·e·s par la police avant d’avoir atteint leur but.

La hausse : la réforme de trop
Reprenons l’histoire depuis le début. Tout commence à la fin de l’automne 2011, avec la décision du gouvernement Charest d’augmenter significativement les droits de scolarité au Québec. Cela fait des décennies que le solidarité nationale s’érode lentement, sous les réformes d’inspiration néo-libérale. La santé, les transports, tous les services publics sont mis à mal. Mais pour les étudiant·e·s, « la hausse » est la réforme de trop, et ils et elles s’organisent pour ne pas laisser passer. En février, c’est la grève dans les universités, francophones et anglophones, progressistes ou un peu trop tranquilles. L’Assé, « association pour une solidarité syndicale étudiante », fédération créée quelques années auparavant, devient « coalition large » (c’est CLASSE !), un mouvement plus revendicatif que les fédérations FEUQ et FECQ qui ont dominé pendant longtemps la représentation étudiante. Mais la magie opère, et toutes font front quand le gouvernement libéral souhaite écarter la CLASSE des négociations. Mi-mai, sur le point d’accorder un moratoire, la ministre Line Beauchamp démissionne et le gouvernement passe à la manière forte, en interdisant tout mouvement autour des institutions scolaires : la loi 78 oblige l’enseignement à avoir lieu et interdit toute entrave ; le droit de manifestation est aussi sérieusement recadré, avec un contrôle accru sur les rassemblements à partir de de dix personnes (le chiffre est revu à cinquante dans un amendement).

Un mouvement fédérateur
D’abord c’est l’université qui s’enflamme, des facs aux CEGEP (collèges pré-universitaires), des « profs contre la hausse » à Anarchopanda, le prof de philo qui fait des câlins aux flics comme aux manifestant·e·s, des équipes de télé de l’université Concordia (CUTV, since 1969 !), qui diffuse en direct les images de manifs, aux étudiant·e·s en art de la Montagne rouge, qui ont retrouvé l’esprit des Beaux-Arts de mai 68. Mais avec la répression et les violences policières, c’est l’ensemble de la société québécoise, qui jusqu’ici accordait sympathie et soutien au mouvement, qui prend la rue. Même les plus ancien·ne·s, comme en témoigne un mouvement comme « Cheveux gris et carré rouge ».
Mai, c’est le début du temps des casseroles, manifestations de rue spontanées (donc illégales) qui naissent dans les quartiers et convergent chaque soir vers le centre-ville. La rue St-Denis, comme dirait la chanson, « n’en finit pas » et il faut bien deux heures de marche pour retrouver les étudiant·e·s tout au Sud, vers le parc Émilie-Gamelin. Chaque soir, des milliers de personnes prennent la rue en tambourinant. D’aucun·e·s affirment y avoir développé un certain sens du rythme... Ce qui est sûr, c’est que ces heures à aller taper le cuivre ou l’inox tous les soirs pendant des semaines avec les voisin·e·s créent un esprit nouveau dans la ville, et que peu à peu fleurissent les assemblées populaires autonomes de quartier (APAQ, voir encadré). On a rarement eu aussi chaud cet été-là au Québec.

Une bonne élection par-dessus tout ça
Début août, le gouvernement démissionne et des élections sont prévues en catastrophe pour le mardi 4 septembre. Les AG d’étudiant·e·s votent au cours du mois la fin de la grève, et la campagne électorale prend le dessus. Le système est particulièrement bi-partisan, autour d’un scrutin majoritaire à un seul tour. Ces élections ont donc donné une alternance assez classique, avec l’arrivée au pouvoir du Parti québécois, social-démocrate et indépendantiste, et de la première femme Première ministre de la province, Pauline Marois. Laquelle a dès sa première semaine aux affaires annulé la hausse des frais universitaires, la loi 78, et déclaré un moratoire sur l’exploitation des gaz de schiste. Mais malgré ces premiers succès, les mouvements sociaux restent vigilants. La CLASSE va redevenir l’Assé, et participer à des états généraux de l’éducation. Les acteurs et les actrices du printemps érable gèrent la fin du mouvement sans l’épuiser, l’essentiel étant de garder les structures vivantes quand reviendra la contestation. Car, même si ce mois de septembre a donné raison aux électoralistes, on s’attend à des déceptions au vu des difficultés budgétaires que connaissent comme partout ailleurs le Québec et le Canada, et de la stratégie du PQ de ne pas rompre avec les politiques néo-libérales déclinées depuis plus de trente ans.

Merci aux habitant·e·s du quartier Villeray, Anne-Marie, Bénédicte, France, Nico et Sonia, ainsi qu’à Jeanne, de la CLASSE.

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Une assemblée populaire autonome de quartier

A l’APAQ de Villeray, on croise un peu tout le monde, militant·e·s de longue date comme nouveaux/elles venu·e·s. Tou·te·s se sont rassemblé·e·s autour des casseroles de la fin du printemps et de l’été. En reparlant de ces chaudes soirées, ce ne sont que souvenirs émus d’une redécouverte du quartier. Mais les assemblées ont construit depuis tout ça quelque chose de plus solide : une culture de l’écoute et du respect mutuel, une envie de participation politique, un intérêt qui dépasse le quartier. « Pour moi, dit Anne-Marie, les APAQ sont une révélation dans ce sens. C’est la première fois de ma vie que j’assiste à un procédé aussi souple, inclusif, et qui fonctionne très bien... J’apprends beaucoup. » Elle participe avec d’autres à cette APAQ qui fait le lien entre la vie du quartier et ses thématiques propres (dont l’embourgeoisement pour cause de construction d’immeubles de luxe, les condos) et des questions plus globales : services publics, droits des femmes, pillage des ressources naturelles, etc. Chaque quartier a son assemblée. Le principal clivage à l’intérieur des APAQ est l’électoralisme. Mais les adeptes du changement social à travers les élections cohabitent dans un respect très québécois avec ceux et celles qui ont bien vu l’usage que le gouvernement avait fait des élections pour éteindre le mouvement social.

Aujourd’hui, les APAQ hésitent entre devenir des associations de quartier, tournées vers la convivialité qui est aussi l’un des acquis du printemps érable, et rester très militantes, peut-être se fédérer au niveau de la ville, au risque de décourager une partie de leurs membres. Une troisième voie étant l’éducation populaire : les assemblées produisent des comités et des ateliers qui travaillent plus en profondeur les questions abordées lors des mobilisations.

« L’étudiant, être encore libre justement, perméable aux pluies nouvelles, perçoit bien ce qu’une majorité de citoyens pensent maintenant : après presque dix années au pouvoir, ce parti libéral s’est plié aux intérêts de groupes corporatistes qui en financent l’existence. […] D’où cette foudroyante panne de respect envers le dirigeant devenu autoritaire. »
Richard Desjardins, op. cit.