Affronter la mort

, par Irène Pereira

On associe bien souvent le droit de mourir par soi-même à une revendication libertaire, expression de l’affirmation du respect de la liberté individuelle. Néanmoins, une telle lecture s’appuie sur une vision partiale de l’affirmation de l’individualité dans la pensée anarchiste.

De l’individu comme fondement du social

Claude Guillon, auteur de Suicide mode d’emploi, rappelle que l’anarchiste individualiste Paul Robin avait fait paraître une brochure sur La Technique du suicide. La difficulté que nous pose le courant individualiste de l’anarchisme, c’est qu’il part de l’individu comme fondement de la société. Ce qui est une thèse discutable, en tout cas si l’on se place du côté de l’anarchisme social.
L’affirmation selon laquelle l’individu serait au fondement de la société est également une thèse présente dans le libéralisme politique et économique. L’économie libérale néo-classique s’appuie sur un modèle comportant une hypothèse anthropologique : l’homo œconomicus. Il s’agit d’un atome social dont les comportements sont mus par une capacité de calcul rationnel et un évitement de la souffrance afin de rechercher le plaisir.
Dans une telle conception anthropologique, il apparaît que le suicide pourrait être une option légitime dans la mesure où l’individu effectue un choix rationnel qui vise à éviter la souffrance. Il effectue un calcul entre le plaisir que lui apporte l’existence et la souffrance qu’elle lui coûte. S’il estime que la vie n’en vaut pas le « coût », alors il peut faire le choix d’y mettre fin. A partir de là, il serait même possible d’imaginer que se mette en place un marché économique du suicide assisté chargé d’apporter la prestation la plus efficace à ceux qui peuvent la payer.

Le soupçon d’un consentement vicié par l’inégalité sociale

L’anarchisme social se distingue de l’anarchisme individualiste et du libéralisme politique et économique en ce qu’il ne considère pas que l’individu est au fondement du social, qu’il lui préexiste. De fait, cela a un impact sur l’interrogation entre organisation sociale, libre choix et consentement de l’individu.
En effet, il est alors possible de se demander dans quelle mesure l’organisation sociale inégalitaire n’induit pas des effets sur le choix des individus. Par exemple, la décision d’une personne âgée de mettre fin à ses jours pourrait être motivée par le fait d’avoir l’impression d’être un poids économique pour sa famille proche et pour la société en général. De fait, certaines sociétés traditionnelles – par exemple en Amérique du Nord – admettaient le suicide de personnes âgées pour des raisons liées aux impératifs de survie économique du groupe.
Dans une société où existent des relations d’inégalité économique demeure toujours le soupçon que le consentement de l’individu soit orienté par la contrainte sociale que font porter sur lui les rapports sociaux économiques.

Les facteurs de l’évolution naturelle

La conception de l’individu dans l’anarchisme social ne s’inscrit pas dans une ontologie sociale et physique atomistique comme c’est le cas dans l’économie libérale néo-classique qui prétend trouver son modèle épistémologique dans la physique moderne. L’anarchisme social inscrit la société dans la nature vivante. Chez les auteurs de l’anarchisme classique, l’être humain et donc la société sont le produit de la nature. En effet, ces auteurs refusent l’idée d’une origine divine transcendante à l’être humain. Mais la conception de la nature, par exemple de Kropotkine, se distingue de celle du libéralisme économique de la fin du XIXe siècle qui prétend voir dans la théorie de Darwin, avec la survie du plus apte, une confirmation de ses thèses sur la compétition économique entre les individus.
Pour Kropotkine, il n’existe pas qu’un principe d’affirmation individuelle au sein du vivant mais également un principe d’entraide. Au sein d’une même espèce, c’est la coopération, et non la compétition interindividuelle, qui permet la survie.

Affirmation de soi et altruisme

Le monisme ontologique qu’implique une telle conception fait que ce facteur d’entraide se retrouve au sein des sociétés humaines à travers la solidarité sociale. Celle-ci est néanmoins mise à mal par l’émergence de classes sociales inégalitaires et de rapports d’exploitation économique et de d’autorité politique des gouvernants sur les gouvernés.
Mais il s’agit là d’une dérive de l’affirmation de l’individualité dans l’histoire humaine. En effet, pour Kropotkine, l’affirmation de soi est tout à fait légitime. Mais elle ne conduit pas à des comportements égoïstes. Afin d’étayer sur un plan philosophique ses dires, il s’appuie sur la philosophie de Jean-Marie Guyau, philosophe français de la fin du XIXe siècle, auteur d’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction.

L’altruisme comme fait vital

Pour Guyau, c’est un fait vital que l’affirmation de soi passe par l’altruisme : « Le caractère de la vie qui nous a permis d’unir en une certaine mesure l’égoïsme et l’altruisme – union qui est la pierre philosophale des moralistes –, c’est ce que nous avons appelé la fécondité morale. Il faut que la vie individuelle se répande pour autrui, en autrui, et, au besoin, se donne ; eh bien, cette expansion n’est pas contre sa nature : elle est au contraire selon sa nature. […] Vie, c’est fécondité, et réciproquement la fécondité, c’est la vie à pleins bords, c’est la véritable existence. Il y a une certaine générosité inséparable de l’existence, et sans laquelle on meurt, on se dessèche intérieurement. Il faut fleurir ; la moralité, le désintéressement, c’est la fleur de la vie humaine ». Kropotkine voit dans ces propos de Guyau un contre-pied aux conceptions de l’individualisme bourgeois libéral et utilitariste mais également à l’individualisme anarchiste inspiré par Nietzsche.
L’individu ne s’affirme pas dans l’égoïsme et il n’y a aucune raison de voir la vie sociale comme une limite à l’affirmation de soi.

L’individualité altruiste

De ce fait, la grande individualité n’est pas celle qui est individualiste et égoïste, mais celle qui décide de consacrer son existence à un engagement social. Une telle conception de l’individualité a fait écrire à l’anarchiste Gaston Leval : «  On peut donc être une individualité extraordinaire sans être individualiste, en ne pensant pas toujours à soi, en se dévouant sans cesse à la cause des hommes. Vincent de Paul, Louise Michel, Blanqui, Malatesta et tant d’autres furent de plus grandes individualités que Stirner ou Nietzsche ». Ainsi celui qui consacre sa vie aux autres aurait une existence plus riche et plus pleine que des individus qui décident de se centrer narcissiquement sur leur propre personne.

L’affirmation de soi à l’épreuve du sacrifice de son existence

La question d’un altruisme qui va jusqu’au sacrifice de sa propre existence est évoqué aussi bien par Guyau que par Kropotkine. Ainsi Guyau écrit : « Le sacrifice même de la vie peut être encore, dans certains cas, une expansion de la vie, devenue assez intense pour préférer un élan de sublime exaltation à des années de terre à terre. […] La plante ne peut pas s’empêcher de fleurir ; quelquefois, fleurir, pour elle, c’est mourir  ». Ainsi, l’affirmation de soi dans l’altruisme peut aller jusqu’au sacrifice de sa propre existence. On retrouve chez Kropotkine, dans La Morale anarchiste, la même thèse directement inspirée de Guyau : « Sois fort au contraire. Et une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise – une iniquité dans la vie – un mensonge dans la science ou une souffrance imposée par un autre, révolte-toi contre l’iniquité, le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais ». On le voit, cette morale anarchiste peut aller jusqu’à préférer une vie courte au service de la justice, mais intense, à une vie longue et ennuyeuse dans l’injustice.
On peut néanmoins être conduit à se demander ce qui distingue un tel programme d’une quelconque martyrologie djihadiste. C’est que ce sacrifice de soi n’est pas fait au nom d’une transcendance religieuse mais au nom de la vie immanente sur Terre : « Lutte pour permettre à tous de vivre de cette vie riche et débordante ». Il ne s’agit pas ici de se sacrifier au nom d’un arrière monde.

Le sens d’un rapport libertaire à la mort

Il est ainsi possible de constater que se dessinent deux rapports à la mort. Le premier, issu d’une conception individualiste, affirme que l’individu doit avoir le droit de choisir de mourir si cela peut lui éviter de plus grandes souffrances. Le second rapport à la mort affirme que l’individu peut être conduit à affronter la mort, non pas pour échapper à la souffrance mais parce qu’il est capable de sacrifier son intérêt personnel égoïste. D’une certaine manière, cette question est présente dès la philosophie antique. Les travaux du MAUSS [1] ont cherché à établir une filiation entre l’utilitarisme épicurien et l’utilitarisme libéral. Néanmoins, l’histoire raconte qu’Épicure a supporté avec impassibilité les souffrances de la maladie. On rattache souvent la défense de l’euthanasie aux stoïciens. Mais leurs conceptions du monde sont à l’opposé du nominalisme libéral. Pour les stoïciens, le monde est un grand organisme vivant dont chaque être vivant fait partie. Ils ont une conception hylozoïste du monde. Or, si le sage stoïcien peut décider de quitter le monde, il peut également décider d’affronter les souffrances physiques comme une épreuve qui le grandit en témoignant de sa force d’âme : « Tu feras voir qu’on peut surmonter la maladie ou du moins la supporter. Ah ! crois-moi, même chez l’homme gisant dans son lit il y a place pour le courage. Ce n’est pas seulement dans le choc des armes et dans la mêlée que l’on juge une âme énergique, indomptable à toute espèce d’effroi : même sur sa couche l’homme de cœur se révèle » (Sénèque).

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Irène Pereira est philosophe et sociologue. On lui doit des ouvrages de théorie anarchiste comme Les Grammaires de la contestation. Un guide de la gauche radicale (La Découverte, 2010) et des chroniques régulières dans Alternative libertaire.

Notes

[1Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales.