Agroécologie : la nouvelle agriculture miracle ?

, par Jacques Caplat

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Depuis quelques années, de plus en plus d’organisations, voire d’institutions (1) , adoptent le terme d’
agroécologie
pour désigner des alternatives au système agro-industriel dominant. Présenté comme novateur, ce terme séduisant sous-entend pourtant l’inefficacité des alternatives antérieures (ce qui est abusif et désobligeant pour leurs promoteurs), et sa polysémie le rend facilement récupérable par le système qu’il entend dénoncer. Il pourrait ainsi se muer insidieusement en arme contre l’agriculture biologique, alors qu’il en est initialement un rejeton.

Les uns, comme Miguel Altieri aux États-Unis, l’emploient pour définir l’application de la science des écosystèmes aux systèmes agricoles (2) . D’autres, comme Pierre Rabhi, pour élargir une démarche agronomique vers des dimensions sociales et éthiques. D’autres encore, comme Valentin Beauval et des organisations brésiliennes, pour imaginer des techniques adaptées aux petites fermes et aux circuits de proximité.

Ces différentes démarches se recoupent largement, et pour cause : elles paraphrasent et prolongent les travaux des fondateurs de l’agriculture biologique. La définition d’Altieri est une reformulation de celle donnée en 1937 par Ehrenfried Pfeiffer (3) . L’approche des Brésiliens et de V. Beauval est le prolongement des préoccupations exprimées dans les années 1930 à 1950 par Hans Müller et Hans-Peter Rusch. P. Rabhi dit « ajouter » à la bio des préoccupations qui en furent pourtant historiquement fondatrices ! Ces trois courants de l’agroécologie s’inscrivent exactement dans la définition originelle et mondiale de l’agriculture biologique – bien plus large et sociale que la réductrice « interdiction des produits chimiques de synthèse » du règlement bio européen.

Dès lors, pourquoi vouloir « inventer » un nouveau concept quand il serait plus fécond d’assumer une filiation et de viser clairement à approfondir et améliorer certains courants internes d’une bio multiple et ouverte ? Pourquoi se placer « à côté » quand il serait bien plus efficace de monter sur les épaules des géants qui nous ont précédés (4) ?

Cette interrogation critique est d’autant plus nécessaire que d’autres acceptions du terme
agroécologie
se font jour. Altieri ou Rabhi admettent-ils employer le même mot que les tenants d’une « agriculture écologiquement intensive » utilisant des OGM, qu’une recherche agro-industrielle légèrement repeinte en vert, ou que les communicants de McDonald’s ? Plutôt qu’une notion sans délimitation consensuelle, ne serait-il pas plus simple d’employer un terme défini à l’échelle internationale (5) … et de revendiquer tout simplement vouloir enrichir et revivifier l’agriculture biologique ?

Notes

(1) Agrisud,
L’Agroécologie en pratiques
, 2010, Éd. Agrisud International ; De Schutter Olivier,
Agroécologie et droit à l’alimentation
, Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, 2011.

(2)
Altieri Miguel A.,
Agroecology : The Science of Sustainable Agriculture
, Westview Press, 1995.

(3) Pfeiffer Ehrenfried,
La Fécondité de la terre
, Triades, 1975 (première édition : 1937).

(4) Pour reprendre la formule de Jean de Salisbury, utilisée également par Blaise Pascal : « Si nous voyons plus loin que les Anciens, c’est parce que nous sommes des nains assis sur des épaules de géants ».

(5) Les « règles de base » de la bio sont consignées par l’IFOAM (fédération internationale des mouvements de l’agriculture biologique) qui réunit 700 organisations dans plus de 150 pays.