Autour de trois moments de l’histoire de l’écologie

, par Aude Vidal

Franz Broswimmer, Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces (2002), rééd. Agone, 2010, 12 €
Jean-Paul Deléage, Une histoire de l’écologie , Seuil, 1991, 7,95 €
Fairfield Osborn, La Planète au pillage (1948), rééd. Actes Sud, 2008, 8,50 €

Les années 2000, au moins jusqu’à ce vendredi 11 mars 2011 qui a réveillé d’autres angoisses, ont vu le changement climatique s’installer au centre des préoccupations environnementales. Peut-être aux dépens d’autres thématiques, comme l’érosion des sols ou la crise de la biodiversité, auxquelles d’autres époques ont prêté une oreille plus attentive. L’écologie aussi connaît des modes.

La question de la pollution était ainsi centrale dans les années 1970. Le verre d’eau de René Dumont deviendrait précieux à cause des pollutions infligées aux nappes phréatiques ; le recours à l’énergie nucléaire était inacceptable en raison de la dangerosité de la dispersion des radionucléides. Si les années 1980 ont accordé un peu d’attention aux thématiques environnementales, c’est peut-être la question de la déforestation qui a suscité le plus d’intérêt, avec l’émergence de figures comme le Brésilien Chico Mendes ou la Kenyane Wangari Maathai, décédée cette année. Un auteur comme Fairfield Osborn, qui écrit juste après la catastrophe écologique du Dust Bowl (1), accorde en 1948 de longs chapitres à l’érosion des sols : si l’élevage prédomine dans les paysages ruraux, comme ce fut le cas en Espagne à l’ère classique, les plantes aux systèmes racinaires assez profonds pour retenir les terres agricoles disparaissent, mangées par les troupeaux, et les terres ruissellent dans les océans, ne laissant plus que poussière dans des paysages ravagés. En 1991, Jean-Paul Deléage décrit cette entropie, ou tension d’un système vers le chaos, qui érode inexorablement les terres. Elle ne peut être que ralentie par la présence de forêts, d’une végétation adaptée, et il met l’accent sur les dangers de la déforestation, qui au contraire aggrave l’érosion naturelle.

Ces tendances, plutôt que des approches étroites se faisant concurrence, sont autant de portes d’entrées dans une maison (la nôtre) où tout se tient, tout est lié, et dont les équilibres écosystémiques sont attaqués de partout... Il n’y a qu’à choisir le bout par lequel on démêlera la pelote.

Dernier en date à proposer une histoire de l’écologie et un ambitieux état des lieux dans un bouquin grand public (2), Franz Broswimmer adopte l’angle de la disparition de la grande faune. Et depuis cette porte d’entrée, le sociologue de l’environnement, chercheur à l’université d’Hawaii-Manoa, déroule une impressionnante histoire du monde, qui court de l’extinction de la mégafaune australienne autour de 50.000 av. J.-C. aux désastres d’une déforestation encouragée par la Banque mondiale, en passant par les exploits douteux de Buffalo Bill, tueur de bisons et affameur de populations locales. La déforestation (pour le chauffage et la construction de logements, de bâtiments somptuaires ou de bateaux) et la surexploitation agricole non seulement détruisent l’habitat de la faune, mais encore bousculent le cycle de l’eau. Ajouter à cela une chasse excessive, c’est le modus operandi idéal pour attenter aussi bien à la diversité de la faune qu’aux conditions environnementales de la survie des sociétés.

Les contempteurs/rices les plus obtu·e·s du capitalisme mondialisé, les amoureux/ses des bons sauvages, les nostalgiques d’une époque où c’était beaucoup mieux, tout·e·s risquent d’être déçu·e·s par cette « brève histoire » qui bouscule quelques idées reçues. Non, les chasseurs-cueilleurs n’ont pas forcément vécu en harmonie avec la nature : aussi bien les Aborigènes que les Indien·ne·s d’Amérique du Nord ont su décimer 95 % de leur grande faune et dégrader leur environnement au point que celui-ci ne se compose plus que de plaines inhospitalières ; les hommes préhistoriques n’ont pas été de reste en Europe, et on a découvert des charniers où la viande de milliers d’animaux a pourri aussi inutilement que les bisons décimés par les colons américains. Non, la tension démographique n’est pas une raison essentielle de la dégradation de l’environnement, comme l’annonce Jared Diamond. C’est plutôt le rapport de l’être humain à la nature qui est en jeu, et le rapport des êtres humains entre eux.

Avec l’abandon de ses rites les plus en phase avec la nature, la Rome antique développe une hubris comparable à celle de Descartes et Newton. L’existence de surplus, de richesses non-nécessaires, établit souvent une classe privilégiée qui exerce sa domination sur les autres classes, paysan·ne·s, artisan·e·s, exigeant l’accroissement infini des surplus, poussant à la surproduction ou à l’exploitation des ressources naturelles au-delà de la capacité de régénération du milieu. La guerre, domination ultime, est abondamment décrite par Broswimmer comme l’occasion des pires prédations. Pour sa préparation d’abord : la marine athénienne rase les forêts environnantes pour construire ses bateaux ; les armées modernes consomment terres, carburants et budgets publics dans des proportions qu’on préfère souvent oublier. Mais la guerre elle-même s’accompagne depuis des siècles d’un assaut sur les ressources environnementales des ennemi·e·s, et si le sel déposé sur les terres de Carthage détruite tient peut-être de la légende, le tapis de bombes et de napalm dont l’armée US a recouvert le Vietnam est l’exemple le plus emblématique de l’écocide à l’échelle d’un pays.

Broswimmer décrit cette violence, consciente ou non, sur l’environnement dans un continuum impeccable. Les grandes tendances sont les mêmes dans l’histoire des sociétés qu’il décrit (3), mais le changement de rythme introduit par le capitalisme et le progrès technique est bien visible. Les exemples antiques emblématiques (Mésopotamie, Athènes, Rome, le Chaco, l’empire Maya, l’île de Pâques) sont bien documentés dans le second chapitre. Mais trois chapitres sur cinq sont au total consacrés aux écocides capitalistes, de l’Europe du XVe siècle jusqu’à la dictature du FMI et de la Banque mondiale, et ils s’attachent autant aux structures sociales qu’à un imaginaire scientiste et « progressiste ». On comprend l’intérêt pour la maison d’édition Agone, spécialisée dans une histoire sociale critique (de Chomsky à Howard Zinn, en passant par Jean-Pierre Berlan, auteur de
La Guerre au vivant
et de la préface de cette édition), de se pencher pour une fois sur la question écolo en donnant au public français une belle seconde chance de découvrir le travail de Franz Broswimmer.

(1) Une série de tempêtes de poussière sur le continent nord-américain dans les années 1930, qui contribue au moins autant que la dépression à jeter sur les routes des fermiers privés de terres, littéralement envolées.

(2) L’édition de 2010 du livre de Broswimmer vient après le best-seller de Jared Diamond,
Effondrement
(Gallimard, 2006), mais il a été publié avant, tant aux USA qu’en France (première édition française par Parangon en 2003, sous le titre
Écocide
).

(3) On peut regretter que, faisant le journal des mauvaises nouvelles, il passe sous silence les sociétés qui ont respecté leur environnement, laissant malgré lui l’image (anthropologiquement fausse) d’une « nature humaine » décidément mauvaise...