Beauté fatale

, par Aude Vidal

Mona Chollet, Beauté fatale
La Découverte, « Zones », 2012, 237 pages, 18 €

Des réserves devant le dernier bouquin de Mona Chollet ? Aucune, cette chronique se contentera de partager l’enthousiasme qui accompagne la lecture de ce remarquable Beauté fatale. L’auteure a décidé de ne pas prendre à la légère l’injonction à la beauté et à la séduction qui pèse sur le corps des femmes, dans tous les domaines. Car il n’y a pas derrière cette injonction que le temps, l’argent et l’énergie dépensés en shopping ou en maquillage le matin. Il y a aussi l’angoisse de ne jamais satisfaire totalement à l’idéal féminin : jamais assez mince, jamais assez jolie, et déjà la peau moins ferme. Ou celle d’être trop apprêtée, donc sensible au soupçon d’être... moins crédible professionnellement. D’où une intranquillité fondamentale des femmes, une vulnérabilité psychique aux sources selon l’auteure de leur position sociale qui reste subalterne (salaires moindres, faible présence dans les lieux de pouvoir) et de la violence qui leur est souvent faite.

Comme Isabelle Stengers et Vinciane Despret y engageaient les femmes qui pensent dans Les Faiseuses d’histoires (1), comme d’autres auteures l’ont assumé (2), Mona Chollet s’intéresse à un sujet apparemment anodin et libère son écriture du carcan de la « neutralité » pour mêler à son récit quelques pincées de subjectivité et une ironie bienvenue. On lira donc Beauté fatale le sourire aux lèvres, enchantée de voir tournés en dérision les magazines féminins qui multiplient les « must », les machos de tout poil pour qui les femmes ne peuvent être que de belles femmes, tous ces échos d’une pensée dominante qui nous assigne à des rôles stéréotypés et limités. Mona Chollet appuie son propos sur une impressionnante matière journalistique, récoltée et analysée sur le site peripheries.net : extraits de la presse féminine et des discours dominants, témoignages d’actrices et de mannequins, le tout mis en question avec l’aide des ouvrages de féministes américaines (les françaises s’étant rarement intéressées au sujet), depuis The Feminine Mystique de Betty Friedan (1963) jusqu’à The Good Body d’Eve Ensler (2005).

Des réserves devant le dernier bouquin de Mona Chollet ? Allez, une seule : on a beaucoup parlé en 2010 d’une écologie coupable de « renvoyer les femmes à la maison ». La question est abordée trop rapidement dans Beauté fatale... pour mieux s’en emparer plus tard ? L’injonction à l’allaitement fait certainement partie du paquet « backlash » ou retour sur les conquêtes féministes, mais est-ce qu’en soi le lait maternisé et les robots électroménagers libèrent les femmes ? N’est-ce pas l’assignation à des rôles de genre stricts, la spécialisation genrée des tâches ménagères et le sur-travail des « inclu·e·s » qui sont le problème, plutôt que les brocolis bio (3) ? Les hommes occidentaux se sont départis à la fin du XVIIIe siècle de leur sens de la beauté des choses, de leur goût de la parure, alors que la rationalité économique prenait le pas sur les autres dimensions de notre humanité, dans cette « grande renonciation » décrite dans un des chapitres. Comme ce sens esthétique, le fait d’assumer la matérialité de nos existences n’est-il pas aussi un universel à reconquérir ?

(1) « Les Empêcheurs de penser en rond », La Découverte, 2011. Voir L’An 02 , n°1.

(2) Citons Jeanne Favret-Saada ou Anne-Marie Marchetti, qui insère dans son travail sociologique des encadrés rendant compte de manière plus intime des visites de détenu·e·s qu’elle effectue pour Perpétuités. Le Temps infini des longues peines , Plon, « Terre humaine », 2001.

(3) Lire à ce sujet « Écologie et féminisme, retour sur une polémique », EcoRev’ n°35.