Bookchin, l'urgence et la démocratie

, par Vincent Gerber

Personne ne l’ignore, la crise écologique qui se profile à l’horizon aura des répercussions mondiales. C’est un énorme défi pour nos sociétés modernes et il déterminera notre capacité à faire face et à nous adapter. Une grande interrogation demeure néanmoins : aurons-nous le temps ?

Dans le processus multilatéral et de forme démocratique dans lequel sont aujourd’hui engagées les nations, définir une voie de développement commune, la faire accepter puis enfin l’appliquer demande un temps désespérément long. Cela alors que l’urgence climatique exige que des mesures soient prises sans plus attendre.

 Face à l’urgence, la tentation autoritaire

La crise écologique est donc aussi de nature politique. Elle remet directement en cause le modèle de démocratie représentative que nous connaissons, souvent réduit à une logique d’opposition dualiste (gauche vs. droite, pays riches vs. pays émergents, etc.) et par une vision limitée à la durée des mandats électoraux. Avec d’autres écologistes, James Lovelock a mis en doute les capacités du système politique démocratique à faire face à l’urgence. A l’image de ce qui est pratiqué en temps de guerre, l’auteur de l’hypothèse Gaïa proposait de mettre « la démocratie de côté » provisoirement, au profit d’un monde « plus autoritaire », dirigé par « un petit nombre de personnes en qui on a confiance » [1]. Mais l’autoritarisme n’est pourtant pas la seule alternative à la démocratie moderne. L’Américain Murray Bookchin (1921-2006), théoricien de l’écologie sociale, a pointé dans la direction opposée, celle d’une accentuation de la démocratie, c’est-à-dire sa décentralisation et sa radicalisation par le renforcement du pouvoir populaire.

Dans son discours anarchiste, Bookchin met en avant les limitations du modèle de l’État-nation, et plus encore de la démocratie représentative, dans la perspective de la résolution du conflit écologique. D’une part, la politique est aujourd’hui dominée par la finance et les grandes corporations multinationales (via le financement des partis, le lobbying, les investissements, l’apport en termes d’emplois et d’impôts, etc.), devenues plus puissantes que les États censés les gouverner. D’autre part, les décisions radicales à prendre étant généralement impopulaires (car elles rompent avec un statu quo rassurant ou favorable), elles s’opposent directement aux intérêts électoralistes de tout élu en faisant la promotion.

Partir d’en bas

Copenhague a clairement montré la quasi impossibilité de prise de décisions contraignantes sur les émissions de CO2 au niveau international. Pour bon nombre de convaincues, il est certain que la solution ne viendra pas d’en haut, mais d’en bas. Car prendre les décisions à l’échelon politique le plus local (identifié chez Bookchin par les municipalités ou les quartiers des grandes villes) revient à en diminuer les enjeux et ainsi rendre possible que des mesures concrètes et ambitieuses soient prises. Conscientes des problèmes, les gens n’ont pas à attendre un compromis mondial ou national pour se réunir chez eux et décider de ces fameuses solutions locales à un problème global.

Dans la perspective de l’écologie sociale de Bookchin, la démocratie directe, exercée par des assemblées populaires de « communes » autonomes politiquement et confédérées entre elles, représente le modèle politique le plus sensé pour une société en accord avec la nature. De telles institutions populaires sont même un impératif à la mise sur place d’une société écologique et libérée de la domination et des hiérarchies sociales illégitimes. L’argument est que la répartition du pouvoir à plus petite échelle plutôt que sa centralisation au niveau national permet d’être plus efficace, moins bureaucratique et plus adéquat également dans les réponses apportées, car prises à la lumière des réalités du terrain. La décentralisation du pouvoir encouragerait de fait une mobilisation et une responsabilisation plus grande face aux enjeux qui concernent tout un chacun et demandent une mobilisation générale.

Ce modèle de municipalisme confédéral sort de la vision paternaliste du modèle politique actuel. En réduisant l’écart entre décideurs et ceux qui sont soumis à la décision, Bookchin cherche à confronter les gens aux problèmes et leur permettre d’y voir leur responsabilité propre et leurs moyens d’y apporter concrètement leur propre réponse. En somme, les rendre actifs plutôt que passifs et soumis à des lois imposées.

Pour un municipalisme libertaire

Pour mettre en place ce modèle institutionnel, les collectivités, et la société civile en premier lieu, doivent se mobiliser pour former un pouvoir citoyen parallèle qui lui permette de prendre des décisions et les faire accepter, socialement d’abord, puis légalement [2]. Cependant, comme Bookchin le reconnaissait, « le mouvement municipaliste libertaire mettrait des années à connaître le succès – je suis incapable de dire combien –, à convaincre les gens qu’il représente une solution à l’impasse politique et économique actuelle. Le municipalisme libertaire est un processus et c’est un mouvement qui tente de développer ce processus, de l’élargir, de gagner les esprits des gens, même avant que ses institutions ne soient établies. La bataille devra se poursuivre, certainement au-delà des années qu’il me reste à vivre » [3].

Et c’est également là où le bât blesse. La crise étant annoncée dans les décennies à venir, la démocratie communale directe a-t-elle le temps, non seulement de voir le jour, mais elle-même de trouver les réponses à apporter à la situation ? Car si la démocratie directe serait en mesure de lever plusieurs blocages politiques, liés aux nombreux intermédiaires et la lenteur qui en découle, elle ne garantit rien sur le contenu des décisions prises. En laissant les gens décider de ce qui les concerne, rien ne les oblige a priori à opter pour un mode de vie plus respectueux de la nature.

A priori, car de fait, l’impératif écologique a ceci de positif qu’il nous force à une remise en question profonde de notre développement et une prise de conscience de notre dépendance vitale à la nature. L’imminence des problèmes et leurs dégâts peut provoquer une accélération du changement de mentalité et la rupture nécessaire pour recréer de façon volontaire des institutions plus à même de réconcilier la société humaine et la nature.

Le temps qu’il nous reste

La question du temps qu’il nous reste pour changer s’apparente à un pari, proche de celui de Pascal. Que le temps des politiques pour amener le changement, compte tenu de l’échéance imposée par le réchauffement de la planète, soit trop court ou non, il n’en faut pas moins agir. La seule vraie erreur serait de tomber dans un fatalisme paralysant. La transformation de notre société reste vitale, si ce n’est pour éviter le pire, au moins pour mieux préparer le monde qui aura pour tâche de la subir et de lui succéder. En effet, il y a fort à parier qu’il faille construire aujourd’hui déjà la société que l’on souhaite connaître demain. Du moins si on veut offrir à celle-ci une chance d’exister.

Notes

[1Voir l’interview de Leo Hickman pour le London Guardian , publiée le 29 mars 2010. http://www.guardian.co.uk/environment/blog/2010/mar/29/james-lovelock.

[2Murray Bookchin,
From Urbanization to Cities , éd. Cassell, 1987 ; Janet Biehl,
Le Municipalisme libertaire , éd. Ecosociété, 1998.

[3Murray Bookchin, interviewé par Janet Biehl dans Le Municipalisme libertaire, p.252