Caliban et la sorcière

, par Cécile Talbot

Silvia Federici
Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive
Traduit par Senonevero
Entremonde, 2014
464 pages, 24 €

Sorcières, mes sœurs [1]… Jeune féministe, j’ai longtemps cherché mon herstory : quand, comment nos sœurs furent-elles soumises au patriarcat ? Je savais que je n’aurais aucun soutien là-dessus de la part de mes camarades pleins d’énergie révolutionnaire viriliste, qui considéraient notre féminisme naissant au mieux comme un passe-temps, au pire comme une trahison. Pourquoi les écrits féministes qui circulent le mieux sont souvent issus de la philosophie, du monde littéraire (et ceux-ci sont en effet indispensables pour comprendre les aspects idéologiques du problème) mais beaucoup moins de l’économie, de l’histoire ? C’est bien de ces outils-là dont nous avons besoin, pour déconstruire la structure où est enracinée le patriarcat moderne. Ils sont heureusement nombreux et Caliban en est un.

Federici s’emploie d’abord à restituer l’histoire des luttes antiféodales, oubliées des programmes scolaires qui nous inculquent une histoire des victoires de l’homme blanc. Elle nous raconte que dans la société féodale, les femmes avaient une place, un rôle économique, des activités publiques et collectives. Que la confiscation (le vol) des biens et espaces communautaires par les États en train de se structurer ne s’est pas fait sans résistances, des femmes y compris. Elle nous rappelle la portée révolutionnaire de ces soulèvements, mais surtout le massacre systématique des résistances féminines par la chasse aux sorcières. Cette entreprise de contrôle des femmes par la terreur et la torture, loin d’être un reliquat d’obscurantisme mourant, cette extermination (car les exécutions se comptent en dizaines de milliers) avait bien pour but d’annihiler le contrôle qu’elles détenaient sur leur vie et sur leur corps, de les transformer en machines au service du salariat. C’est bien le capitalisme, main dans la main avec l’État naissant, dans toute l’Europe, qui a forgé le premier outil au service de son empire : le corps travailleur. Et pour le produire et l’entretenir, il a fallu la contribution gratuite et invisible de deux sortes d’esclaves : les femmes et leur ventre d’un côté ; les esclaves et colonisé·e·s qui produisent les marchandises à bon marché, rendant possible le maintien des bas salaires, de l’autre côté. Camarade gaucho-anarcho-viril (blanc), l’antiracisme et le féminisme ne seront jamais des luttes secondaires puisque c’est bien le racisme et le sexisme qui ont permis ce merdier. Voilà des raisons renouvelées de refuser le travail domestique et de soin gratuits. Ce qui éclaire d’ailleurs le fait que Federici ait pu défendre le salaire maternel : être payée, c’est passer d’esclave à travailleuse, pouvoir lutter collectivement. Une raison aussi de réfléchir à ce qu’impliquerait pour les prostitué·e·s de passer de délinquante ou esclave à travailleuse, quoi qu’on pense par ailleurs de cette activité et de ses porte-parole. Federici nous dit que le refus d’enfanter fait pleinement partie de la lutte des classes. Où es-tu, camarade mec, quand nous manifestons pour que le Planning familial (faute de mieux) survive ? T’es-tu levé pour que la loi ne rétrograde pas en Espagne ? Organises-tu des bus pour Londres pour les femmes en dépassement de délai d’avortement comme tu le fais pour protester contre les frontières ?

On pourra regretter une approche essentialisante : focaliser sur l’expropriation des utérus n’est-il pas une façon de ramener les femmes à leurs organes, et une manière trop homogène de penser la classe des femmes avec les catégories de l’ennemi ? Pourtant, le projet est bien de repenser les femmes en tant que classe, assignées comme telles par un pouvoir qui les constitue femmes pour les dominer. Ce qui est certain, c’est que cet imposant mais très assimilable livre est stimulant, sans compter qu’il est toujours plaisant de voir une sœur envoyer Marx et Foucault réviser leur copie pour avoir considéré comme quantité négligeable la moitié de l’humanité.

Mais bien plus important, reprendre le pouvoir sur notre propre corps, le connaître, savoir à nouveau le soigner, décider si, quand et comment enfanter, décider de notre sexualité, me semble encore après cette lecture le plus urgent pour pouvoir nous penser autrement. Yo decido [2] !

Notes

[1Titre d’un film vidéo de Camille Ducellier et d’un livre de Chantal Montellier qui revisitent toutes deux l’image de la sorcière.

[2Titre du chouette documentaire réalisé cette année par 80 réalisatrices sur les luttes pour le maintien du droit à l’avortement en Espagne, à voir ici : http://eltrendelalibertadfilm.blogspot.fr/