Cause animale, cause du Capital ?

, par Jocelyne Porcher

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Depuis quelques années et de façon exponentielle, la « cause animale » (« la Cause » pour les initié·e·s) est défendue, quasiment chaque semaine, dans un nouvel ouvrage, une nouvelle tribune, une nouvelle pétition. Des « intellectuel·le·s », essayistes, journalistes, cinéastes… qui jusqu’à présent ne s’étaient jamais soucié des animaux se découvrent plein·e·s de sollicitude et de compassion envers eux et s’emploient à nous convaincre que nous, consommateurs omnivores, sommes des idiots moraux qu’il faut éduquer, former, transformer. Après 150 ans d’industrialisation de l’élevage, de luttes paysannes, de résistances des éleveurs à la violence envers leurs animaux, ces littérateurs découvrent la condition animale dans les pays industrialisés avec une belle unanimité et une même naïveté confondante. Sur quelle planète vivaient-ils jusqu’à présent ? Les animaux ne souffraient-ils pas la même souffrance tandis que ces bonnes âmes étaient tout occupées à regarder ailleurs ? Mais quel courage ne montrent-ils pas depuis, alors que les portes de la pensée critique ont été ouvertes par ceux et celles qui se sont battu·e·s pour les animaux sans les attendre, à répéter les mêmes arguments et à aboutir aux mêmes conclusions : pour le bien de la planète, le nôtre et celui des animaux, il faut manger moins de viande, il faut devenir végétarien, il faut devenir végan. Amen.

Cet emballement médiatique pour la cause animale pose une grande question : pourquoi maintenant ? Les systèmes industriels de productions animales, ceux-là mêmes qui ravagent l’environnement, massacrent les animaux et aliènent les paysan·ne·s, sont nés avec le capitalisme industriel il y a 150 ans. Depuis la naissance de la zootechnie comme « science de l’exploitation des machines animales » et de la « production animale », fille-sœur de « la production végétale », la « machine animale » est sommée de produire toujours plus et toujours plus vite. Des premières tentatives d’utilisation du caillebotis au 19e siècle à l’usine des mille vaches, en passant par la vache-hublot, le broyeur à poussins, l’aspirateur à poulets, la boîte à électrocuter les porcs… les productions animales ont été prises dans une dynamique effrayante de violence envers les animaux – et envers les paysan·ne·s – dont la seule rationalité est le profit. Si les zootechniciens du 19e avaient le sentiment, en soutenant l’industrialisation de l’élevage, d’œuvrer également pour le progrès social, ce sentiment est bien absent chez ses promoteurs actuels. Les usines qui produisent du porc, de la volaille ou de l’électricité via les vaches et leurs veaux ne travaillent pas pour le bien commun mais, ici ou ailleurs, pour maximiser les profits des investisseurs.

A ceux et celles qui proposent de construire avec les animaux d’élevage, via le véganisme, des rapports pacifiés, des rapports de citoyenneté plutôt que des supposés uniques rapports de domination, il est nécessaire d’opposer une analyse du monde réel capitaliste, des rapports de force, des rapports de classe. Comment penser un instant que les animaux puissent être citoyens, personnes, dans des sociétés qui refusent la citoyenneté à des millions d’êtres humains, qui plongent les peuples dans la violence et dans la guerre, qui affament, qui dressent les êtres les un·e·s contre les autres au nom de la compétitivité et de l’intérêt des nations dominantes, dans des sociétés où le maître-mot de toute relation est le profit ? Comment penser les alternatives à l’alimentation carnée proposées par les fonds d’investissements autrement que comme partie prenante du processus d’industrialisation de notre alimentation, autrement que dans le champ des rapports de force entre les paysan·ne·s et les multinationales ?

Pour le bien des animaux, plutôt que de préparer leur disparition et une dépendance alimentaire accrue aux multinationales, il faut soutenir les éleveurs et négocier avec eux les conditions d’un élevage à la hauteur de nos liens.