Concevoir ensemble son lieu de vie

, par Archi éthic

Les projets d’habitat participatif suscitent un intérêt renouvelé. Les collectifs qui les mènent réunissent les futur·e·s habitant·e·s, mais pas seulement. Entretien avec Cécile-Anaïs Goua de Baix et Thomas Huguen, de la coopérative d’architectes Archi Ethic.

L’An 02  : Co-habitat, habitat partagé, participatif, groupé... de quelles réalités s’agit-il ?

Archi Ethic : Les opérations et références sont multiples et pourraient être regroupées sous l’idée d’une « autre forme d’habiter ensemble ». Ces initiatives convergent sur plusieurs notions : vivre ensemble, mutualiser des équipements et des espaces, rechercher un mode de vie plus solidaire, retrouver l’échelle locale et de voisinage, participer à la conception et à la gestion de son habitat de manière collective.

Les projets sont largement portés par les habitant·e·s qui participent activement à toutes les phases, dont la conception architecturale et la gestion quotidienne. Ils se traduisent par un partage des savoir-faire et la mutualisation d’équipements ou d’espaces communs. Ceux-ci sont le support de la convivialité au quotidien au sein de l’immeuble et sont souvent largement ouverts aux activités associatives et du quartier. Les habitant·e·s partagent ainsi une salle commune, une buanderie, une chambre d’ami·e·s ou encore un séjour enfants au profit de relations de proximité plus soutenues. Cela se traduit par ailleurs par une économie de surface sur les logements individuels, « standards » mais souvent plus petits.

L’habitat groupé s’inscrit dans des références multiples : les « Castors » de l’après-guerre pour des opérations immobilières collectives d’initiative habitante, mais surtout du MHGA (Mouvement pour l’habitat groupé autogéré) revendiquant une centaine d’opérations en 1970-80, et de nombreuses opérations d’autopromotion ou coopératives en Allemagne, en Suisse ou en Europe du nord.

Depuis les années 2000, cette idée connaît un renouveau. Elle s’inscrit davantage dans l’écologie urbaine et l’habitat écologique, avec une notion de « circuit court » appliqué à l’habitat : économies d’échelle, qualité sociale et environnementale. Les différentes composantes de cette mouvance s’unifient progressivement et le terme « d’habitat participatif » est retenu depuis les rencontres nationales de Strasbourg en 2010.

Les opérations récentes sont encore peu nombreuses et se sont heurtées à de nombreuses difficultés. Ce sont souvent des initiatives habitantes : un petit groupe de personnes se retrouve sur les mêmes envies de vivre différemment et elles conçoivent ensemble leur habitat. Cette innovation bénéficie de plus en plus de l’attention et du soutien des collectivités, à travers un premier projet de loi déposé en 2009 par Noël Mamère, et le prochain par Cécile Duflot dans le projet de loi « Duflot 2 ». Les termes « participatif » et « partagé » revêtent une importance particulière pour nous. L’espace constitue le cadre qui accueille le projet de vie collectif. L’architecture joue alors un rôle essentiel de catalyseur de ce vivre-ensemble. Les habitant·e·s d’un projet sont associé·e·s à la conception de l’habitat dont ils seront usager·e·s, dont ils assureront la gestion quotidienne et qu’ils sauront inscrire dans la vie de quartier.

L’An 02  : On connaît mieux les projets qui s’appuient sur la propriété et qui mobilisent les moyens à la disposition des classes aisées, mais vous travaillez sur des projets plus sociaux. Ça se passe comment ?

Archi Ethic : Notre coopérative d’architectes accompagne des opérations participatives à vocation sociale, en particulier « Le Praxinoscope » pour l’OPH montreuillois et en collaboration avec la ville, qui sera livré en 2015 à Montreuil, mais aussi « Pétal’Urbain » sur l’agglomération bordelaise et « Holométabole » à Strasbourg. L’initiative peut venir des habitant·e·s eux-mêmes ou, de plus en plus, des collectivités et organismes HLM. Ces projets sont porteurs d’une dynamique particulièrement innovante en matière d’habitat, d’urbanisme et de stratégie urbaine, mais souvent ouverts à des familles dotées de moyens financiers et d’un fort capital culturel. Notre volonté est de travailler à des opérations accessibles à tout·e·s.

Notre mission d’architecte, loin de se résumer au permis de construire et à la réalisation des travaux, se passe auprès des usager·e·s, (nous appelons d’ailleurs les ateliers que nous organisons, des « ateliers de maîtrise d’usage ») en les aidant à comprendre comment un bâtiment fonctionne, de sa phase de programmation à son entretien après emménagement. C’est une grande opportunité pour le monde HLM, un contexte extraordinaire pour proposer des solutions nouvelles. Par exemple, nous travaillons à des « constructions évolutives », c’est-à-dire des logements et espaces communs pouvant s’étendre ou se réduire : un habitat social durable au sens large, où les habitant·e·s peuvent rester dans leur quartier quelque soit l’évolution de la famille, et qui offre aux organismes HLM le moyen d’adapter leur parc aux besoins. C’est aussi l’occasion d’interroger des solutions de maîtrise énergétique et de construction durable : au-delà des réponses techniques, le comportement des habitant·e·s est une donnée essentielle, qui trouve tout son sens dans un projet co-conçu. L’habitat participatif n’est pas pour nous une niche mais un point d’appui pour proposer de nouvelles formes d’habitat social.

L’An 02  : Participer à un projet de co-habitat, c’est avant de rentrer dans les murs une grande expérience collective. Les habitant·e·s s’en sortent comment ?

Archi Ethic : Ils s’en sortent très bien ! Les discussions et les débats vont bon train, entre eux tout d’abord, car il arrive souvent que les habitant·e·s fassent des réunions à part de nos ateliers. Il y est question de règles de vie, de rédaction d’une charte, de qui est indisposé·e par les chats ou par l’odeur de la cuisine des autres. La question des enfants et de leurs usages se pose aussi très souvent : par les parents eux-mêmes et entre eux, mais aussi par les adultes n’ayant pas d’enfant à charge car c’est aussi ça, la vie dans un immeuble partagé, même si l’on ne choisit pas d’avoir des enfants, les enfants seront souvent présents. C’est un choix pour certain·e·s habitant·e·s aussi, de vivre auprès de familles. Les projets sociaux, comme Pétal’Urbain à Bordeaux, permettent de rassembler des personnes d’âges et de choix de vie divers, il faut donc se préparer à vivre ensemble.

Pour ce qui est des ateliers que nous menons, les questionnements portent souvent sur la méthodologie. Les ateliers ne sont pas des « cours magistraux » et nous n’apportons pas de réponse toute faite à chaque situation, chaque groupe a ses spécificités. Nous opérons ainsi à l’aide de « jeux » que nous avons créés et qui permettent de « jouer des situations » afin de prévoir des événements de la vie courante au fil du temps (l’entretien des espaces communs, l’accueil de la famille, un décès, une naissance, comment gérer ces événements sans gêner les voisins, faire participer tout le monde à un événement heureux, ne pas créer de tensions, etc.).

L’An 02  : Quand l’idée de partager des espaces de vie se concrétise, est-ce que vous notez des décalages entre le rêve et la réalité, entre les approches des un·e·s et des autres, et comment est-ce qu’elles se concilient ?

Archi Ethic : La particularité des projets sociaux, c’est que le bailleur est « maître d’ouvrage » et associe les habitant·e·s à ses choix. Nous travaillons à construire un espace de dialogue entre bailleurs, ville et locataires HLM. C’est une situation rare de collaboration qui permet à chaque partie de faire évoluer sa posture ou sa pratique professionnelle lors de nombreux allers-retours. Au sein du groupe d’habitant·e·s, les projets relèvent de la même « négociation ». Le fonctionnement collectif et multi-partenarial permet d’ancrer cette manière de travailler. Il est essentiel que le processus soit accompagné par un·e architecte : il ne s’agit pas de projets fictifs mais réalistes et réalisables, d’un travail de conception précis d’une part et appréhendable d’autre part. Il s’agit de concevoir une architecture adaptée et adaptable en terme d’espaces, gérable au quotidien, et répondant à des objectifs de coût de construction et des loyers supportables.

Les habitant·e·s que nous accompagnons ne sont pas dans des propositions irréalistes. Nous remarquons que les groupes qui font avancer leur projet et qui arrivent à leur fins sont mus par des envies mais partent souvent sans illusions, ou si peu : il faut presque être téméraire pour se lancer dans un projet de ce type et les habitant·e·s s’en rendent compte assez rapidement.

Pour les habitant·e·s, il s’agit de concevoir leur lieu de vie. Il est donc beaucoup question d’éléments concrets et ceci très rapidement, des questions qui portent sur leurs habitats actuels, leurs revenus, combien va mesurer leur futur appartement, combien de personnes dans le groupe. Notre but est de rendre tous les habitant·e·s du groupe conscient·e·s des réalités de ce qu’est le monde du logement social et son fonctionnement.