« Connaître un peu la magie est essentiel au sein du système capitaliste »

, par Starhawk

sorciere_petite {PNG}Entretien avec Starhawk

Fondatrice de la tradition Reclaiming , la sorcière américaine Starhawk découvre la spiritualité païenne dans les années 70 à travers le féminisme et la lutte antinucléaire. Rencontre exceptionnelle avec une militante altermondialiste de la première heure…

L’An 02  : Vous avez participé à de nombreuses luttes altermondialistes, comme à Québec en avril 2001. Pouvez-vous nous expliquer la place des sorcières dans ce type de manifestations ?

Starhawk : A Québec, nous protestions contre le Sommet des Amériques et la tentative d’un accord de libre-échange commercial pour l’industrie. Nous avions une délégation appelée le « groupe des païen·ne·s » qui réunissait de très nombreux groupes qui voulaient se retrouver ensemble, mener des actions non-violentes et, d’une certaine manière, apporter notre spiritualité à l’intérieur des actions militantes.

C’était le moment où l’on parlait de l’appel de Cochabamba, en Bolivie, où les gens s’étaient révolté·e·s contre la privatisation de la distribution d’eau. Ils et elles avaient bloqué les rues pendant deux semaines et étaient finalement parvenu·e·s à empêcher la privatisation. La déclaration, écrite par un peuple indigène, était poétique, parlait des ancêtres, de l’esprit de la Nature, de la Terre Mère… Elle rappelait simplement que l’eau était un droit humain et qu’elle devait être contrôlée par les communautés.

Et donc nous avons décidé que notre action à Québec serait autour de la question de l’eau. Comme il y a un fleuve qui coule au cœur de la ville, nous avons essayé de rejoindre le fleuve et de devenir le fleuve vivant. Nous avons créé une marionnette géante de l’eau, habillée en bleu, qui bougeait dans la rue… Le but de notre action était d’amener la déclaration de Cochabamba à l’intérieur du sommet. Il y avait une zone de restriction de 5 km aux alentours. Nous étions entouré·e·s par la police anti-émeutes. Mais nous savions ce que nous voulions faire : entrer et lire la déclaration. Et si nous n’avons pas pu rentrer, nous nous en sommes approché·e·s autant que nous avons pu le faire.

Après deux ou trois jours dans les rues de Québec, il y avait du gaz lacrymogène partout. Toute la ville disparaissait dans le brouillard. Je n’oublierai jamais un de ces moments. Juste devant les barrières, de nombreux manifestant·e·s luttaient pour tenir l’espace devant la police anti-émeutes. Nous devions leur venir en soutien et nous avons fait une spiral dance, qui est une de nos traditions : une danse au cours de laquelle on danse de telle manière à se voir les un·e·s les autres et se regarder les un·e·s les autres. Nous entrons dans un pouvoir grandissant, une énergie grandissante.

Nous nous sommes retrouvé·e·s à une centaine de personnes à danser dehors, face à la police, avec des cartouches de gaz lacrymogène volant en permanence au-dessus de nos têtes.

L’An 02  : Dans vos livres, vous parlez de votre incarcération au cours de ces événements comme d’une initiation mystique… quelque chose qui n’était pas seulement une expérience mais un commencement… Pouvez-vous nous parler de cette descente dans les lieux souterrains que représente la prison ?

Starhawk : Oui, il y a de très nombreux mythes au sujet de dieux anciens descendant dans le monde souterrain. Celui sumérien d’Inanna en est le meilleur archétype. Inanna descend dans le monde souterrain pour affronter sa sœur, Eresh-kigal, déesse de la mort. Elle descend, elle traverse sept portes. A chaque porte elle doit se déshabiller, laisser son diadème, ses colliers, ses pouvoirs et finalement elle doit entrer entièrement nue, pour découvrir que sa sœur a bien plus de pouvoirs qu’elle n’en a. Et elle se trouve pendue pendant sept jours et sept nuits, jusqu’à ce que finalement un messager soit envoyé pour la secourir. Elle devient alors capable de s’échapper à travers les sept portes, avec Eresh-kigal à sa poursuite.

Pour moi, c’était une histoire pleine de force pour appréhender une expérience d’incarcération. Cela y ressemble beaucoup. Vous allez dans un lieu qui vous donne l’impression de descendre dans un monde souterrain. C’est humide, c’est sombre. Vous passez par un processus où chaque chose vous est retirée. C’est d’abord votre sac à dos, puis ce que vous avez dans vos poches, puis vos vêtements, jusqu’à ce que vous vous retrouviez presque nue. Et après vous restez là jusqu’à ce que vous arriviez à sortir.

Et vous revenez avec un savoir que vous n’aviez pas auparavant. La toute première fois que j’ai été en prison, cela a été une révélation, parce que dans notre système nous avons plein de modes de pouvoir et de contrôle qui sont le plus souvent cachés et dont on ne fait pas vraiment la publicité. Mais quand vous êtes emprisonné·e, c’est comme si tous les masques tombent et cela devient très concret : vous voyez très clairement qu’il s’agit de contrôle, de récompense et de punition, de manipulation, de mensonges. De manière à ce que, quand vous sortez, vous pouvez reconnaître toutes ces choses dans un système, là où vous n’auriez pas été capable de les voir auparavant.

L’An 02  : Vous utilisez le terme d’ empowerment . Qu’est-ce que concrètement cela signifie pendant une manifestation, une action, d’être empowered ?

Starhawk : Tout d’abord, je voudrais distinguer plusieurs sortes de pouvoirs. Il y a le « pouvoir sur », qui est le contrôle, la domination, le pouvoir que peut avoir un groupe de personne de déterminer les choix d’un autre groupe de personnes, d’imposer des jugements et des punitions. Mais il y a une autre sorte de pouvoir que j’aime appeler le « pouvoir de l’intérieur » qui est notre propre capacité d’agir, de créer, de faire des liens, de prendre position, d’agir avec courage. Et c’est de ce pouvoir qu’il s’agit, que l’on tâche de faire grandir, dans cette dimension de l’ empowerment . Plus vous êtes en lien avec votre pouvoir intérieur, et votre capacité d’agir collectivement, moins le système est en mesure de vous contrôler.
Le système vous dit : « Nous n’avons pas d’autres choix ». Et si vous êtes empowered , vous répondez : « En réalité, nous avons toujours le choix ». L’essence de l’ empowerment , c’est en fait de prendre la responsabilité de nos choix, d’agir ensemble dans cette direction. De casser les certitudes que nous pouvons avoir.

L’An 02  : L’ empowerment comme base de la démocratie ?

Starhawk : Oui, de la démocratie véritable. Pas seulement d’aller voter. La démocratie véritable est faite de gens qui prennent leurs responsabilités pour dire la vérité, pour créer des structures à l’intérieur desquelles la voix de chacun·e puisse être écoutée et à l’intérieur de laquelle chacun·e puisse influer, contribuer à la formation des décisions, à définir les directions que l’on prend.

L’An 02   : Que pensez-vous de la description du pouvoir capitaliste comme un pouvoir d’incantation, une sorte de sorcellerie ?

Starhawk : Il y a une part de nous qui est rationnelle, qui nous fait analyser les choses, qui nous donne des directives, qui organise. Il y a également une part plus profonde de nous-mêmes qui est sensuelle et qui a besoin d’être en lien avec les choses physiques, les odeurs, le toucher, le goût, les émotions. Et cette part est, je crois, plus forte et plus fondamentale que la part rationnelle.

Les premières bases de la pratique de la magie sont d’apprendre à évoquer ce que nous appelons le younger self , le côté sensuel. Nous utilisons cela en conscience pour éveiller nos énergies et nos capacités. Nous essayons de couper ce que nous appelons le talking self du younger self .

La publicité utilise le même type de compréhension : elle nous faire faire ce que nous incite à faire nos instincts primaires (le sexe, la nourriture, la couleur) et les lie à des objets matériels. Elle nous incite à diriger notre énergie vers ces objets en les achetant. Quand vous traversez un supermarché aux États-Unis, il regorge d’objets, il y a de la musique qui hurle et vos sens sont submergés.

Georges Lakoff, dans The Political Mind , explique très bien comment une métaphore pouvait nous impacter, en créant des structures dans le cerveau. Par exemple, lorsqu’est évoquée en permanence la réforme des retraites. Le fonds de la réforme des retraites est de réussir à retirer matériellement les retraites pour lesquelles les gens ont travaillé, ont cotisé, ont épargné… et en définitive de les voler. Plus vous l’appelez « réforme des retraites », encore et encore, plus il devient difficile pour les gens d’y réfléchir différemment. En l’occurrence, il ne s’agit pas d’une incantation positive.

Depuis des siècles, on sait que la puissance principale de l’incantation repose dans la répétition. Vous pouvez le voir lorsque les gens agissent sur eux-mêmes lorsqu’ils sont en train de se focaliser sur des blessures, de se raconter des histoires sur eux-mêmes, du genre « Je suis un loser » et se le répètent encore et encore. Cela agit comme une incantation négative.

Donc je pense que ces choses se passent tout autour de nous, dans la politique, le capitalisme, la publicité, l’industrie, en créant de la demande et en donnant à nos désirs leur formes. Ces commandements sophistiqués sont en action. Avoir un petit peu de connaissance de la magie, de comment en premier lieu reconnaître et par la suite comprendre et changer son propre état de conscience, est une action essentielle au sein du système capitaliste.

Propos recueillis en septembre 2012 et traduits de l’anglais par Bertrand Rolin, avec le soutien de Anne L.

A lire, les ouvrages de Starhawk publiés en français par Les Empêcheurs de penser en rond
Femmes, Magie et Politique , postface d’Isabelle Stengers, traduction d’An Morbic, 2003.
Parcours d’une altermondialiste, de Seattle aux Twin Towers , traduction d’Isabelle Stengers et Édith Rubinstein, 2004.