Contact

, par Irène Pereira

Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver
Matthew B. Crawford
La Découverte, 2016
350 pages, 21 euros

Matthew Crawford est philosophe et réparateur de motos. Il avait d’ailleurs consacré un précédent ouvrage, Éloge du carburateur, à cette activité. Dans ce nouvel ouvrage, il s’intéresse à la question de l’attention et à la manière dont cette question philosophique induit des conséquences plus large par rapport à des questions d’anthropologie sociale. La thèse principale de l’ouvrage consiste en définitive dans une critique de l’individu autonome et libre tel qu’il a été promu par la pensée des Lumières. Comme l’auteur le précise à la fin de son texte, il s’agit d’un ouvrage profondément anti-kantien. Sa thèse est que l’anthropologie des Lumières, qui avait pu apparaître comme émancipatrice à un certain moment de l’histoire, se trouve aujourd’hui, dans le contexte du néolibéralisme, fonctionner comme un système de justification de l’aliénation capitaliste.

C’est en s’intéressant à la question de l’attention dans les sociétés capitalistes contemporaines que Matthew Crawford en est venu à cette conclusion. En effet, l’attention fait aujourd’hui l’objet d’un secteur spécifique de l’économie. Les travaux en neurosciences cognitives ont mis en lumière que l’attention est une ressource limitée. La capacité à faire plusieurs choses en même temps – le multitasking – tient largement de l’illusion. Capter l’attention des consommateurs, par des publicités par exemple, devient un enjeu économique majeur. Crawford décrit l’invasion de notre espace attentionnel commun par des logiques commerciales. Or, c’est parce que les sujets sont considérés comme des atomes sociaux et non pas comme membres d’un commun qu’il devient possible de coloniser l’espace attentionnel de chaque individu. De fait, l’anthropologie individualiste des Lumières aboutit au contraire de ce qu’elle avait pour objectif de promouvoir : la liberté. En luttant contre les liens sociaux traditionnels qui unissaient les individus, elle a été conduite à la fois à justifier les logiques de liberté individuelle du consommateur, mais en outre elle fait obstacle aux logiques de résistance à l’aliénation capitaliste.
La logique d’émancipation des Lumières a fait de la critique du principe autorité le ferment de la lutte contre la domination de l’Église, de l’autorité politique, mais également intellectuelle. Là encore, Crawford met en avant ce qui selon lui constitue un paradoxe de cette logique. En luttant contre toute forme d’autorité, la pensée issue des Lumières a été conduite à destituer des valeurs telles que la compétence reposant sur une recherche de perfection dans son travail. Ces valeurs sont pour lui à la base de l’enseignement ou encore des activités artisanales.

Il est possible de s’interroger sur les positions de Crawford à la lumière de la pensée anarchiste. En effet, on peut se demander si ce que dit Crawford est valable concernant l’anarchisme. Peut-on considérer l’anarchisme comme un prolongement du libéralisme philosophique issu des Lumières ? Si on étudie les textes des auteurs anarchistes classiques, on peut constater qu’ils s’opposent fréquemment à l’idée que l’individu pré-existerait à la société. Au contraire, l’individualité et l’affirmation de soi se développent d’autant plus que l’individu tisse des relations avec autrui. Proudhon écrit ainsi que l’individu le plus libre est celui qui a le plus de relations avec les autres. En effet, cela revient à dire que sa puissance d’agir est augmentée par la solidarité sociale. La seconde question que pose Matthew Crawford à la pensée anarchiste porte sur le principe d’autorité. En effet, la critique du principe d’autorité est une thématique forte dans la littérature anarchiste du XIXe siècle, chez Proudhon ou Reclus par exemple. Le principe d’autorité désigne un rapport social qui divise la société entre dominants et dominés : gouvernant/gouvernés, père/enfants, mari/femme, Dieu (prêtre)/fidèles, maître/élèves… L’anarchisme a pu donc se présenter comme une critique du principe d’autorité face à l’État, l’Église, l’école ou l’usine… La devise de l’anarchisme n’est-elle pas d’ailleurs « Ni Dieu, ni maître » ? Néanmoins, Bakounine met en garde contre une mauvaise interprétation de cette critique : « S’ensuit-il que je repousse toute autorité ? Loin de moi cette pensée. […] Je les écoute librement et avec tout le respect que méritent leur intelligence, leur caractère, leur savoir, en réservant toutefois mon droit incontestable de critique et de contrôle. Je ne me contente pas de consulter une seule autorité spécialiste, j’en consulte plusieurs ; je compare leurs opinions, et je choisis celle qui me paraît la plus juste. Mais je ne reconnais point d’autorité infaillible, même dans les questions toutes spéciales ». La critique du principe d’autorité en éducation ne vise pas, comme certains le pensent abusivement, à nier l’existence de la compétence spécialisée. Elle vise à introduire un autre rapport au savoir, un rapport critique au savoir…. C’est un point que Matthew Crawford semble oublier dans son analyse. La critique du libéralisme risque sinon de verser dans le conservatisme et aller vers une idéalisation de la tradition. Ce que la critique anarchiste de l’autorité a introduit n’est pas la négation de toute compétence. Mais il s’agit de considérer que l’élève ne doit pas admettre un savoir jusque parce que l’autorité de l’enseignant le lui transmet. Or un tel rapport critique aux savoirs suppose au contraire que les enseignants possèdent une maîtrise réelle des contenus qu’ils enseignent. Il est en effet beaucoup plus difficile de faire illusion avec un vernis de savoir. Ce que l’on peut en revanche regretter, c’est que l’idée que l’enseignant n’est pas infaillible soit interprété par certains enseignants comme une légitimation de leur ignorance : « Je dis à l’élève que je ne sais pas et que je vais chercher la réponse ». Certes, nul ne peut prétendre tout savoir. Néanmoins, l’enseignant doit avoir l’exigence pour lui-même d’être capable de répondre au plus grand nombre de questions des élèves.