Contre le vandalisme de quelques-uns. Thoreau et la gestion collective de la nature

, par Michel Granger

"La plupart des hommes, me semble-t-il, ne se soucient pas de la Nature et vendraient volontiers leur part de toute sa beauté pour aussi longtemps qu’ils pourraient vivre d’une modique somme. Dieu merci, ils ne savent pas encore voler et ne peuvent dévaster le ciel en plus de la terre ! Nous sommes tranquilles de ce côté-là pour le moment. C’est précisément parce que certains ne s’intéressent pas à ces choses que nous devons nous unir pour protéger tous les hommes contre le vandalisme de quelques-uns."
Henry D. Thoreau, Wild Fruits

La question naturelle engage Henry David Thoreau à repenser l’action collective. Par Michel Granger, professeur de littérature américaine à Lyon 2.

Penseur romantique, Thoreau exalte avec une provocation assumée l’individu rebelle à la société, à ses institutions tyranniques et à ses traditions étouffantes. Il est entré dans la légende par quelques gestes spectaculaires significatifs, mis en scène dans son œuvre. Le récit de son séjour dans une cabane donne une leçon de philosophie appliquée où la simplicité volontaire et l’immersion dans la nature organisent une alternative à la vie moderne que domine l’addiction au travail et à l’argent ( Walden ). Lorsque fleurissaient des expériences de vie communautaire, Thoreau refusa d’aller vivre à Brook Farm, car il ne voulait pas aliéner sa liberté : il préférait la relative solitude des bords du lac Walden ou tout simplement la vie chez ses parents. Sa nuit passée en prison pour avoir refusé de payer un impôt qui signifiait apporter son soutien à un gouvernement esclavagiste lui valut une célébrité durable ( Résistance au gouvernement civil ).

L’antagonisme qu’il affiche à l’égard d’une société américaine en cours d’industrialisation et d’urbanisation est toutefois complexe. À première vue, certaines formules provocatrices laissent penser qu’il souhaite la suppression du gouvernement, alors qu’en fait il demande « dans l’immédiat l’instauration d’un meilleur gouvernement » et accepte de payer les impôts pour l’entretien de la voirie parce qu’il a « le désir d’être un bon voisin », même s’il revendique être un « mauvais sujet » refusant son allégeance inconditionnelle aux lois (1). Dans les dernières années de sa vie, sa passion pour la nature l’a réconcilié avec la puissance publique et l’a incité à recommander que le village, voire l’État du Massachusetts, devienne garant du statut d’exception de ce bien commun qu’est la nature. L’intérêt des générations futures l’a conduit à s’opposer au droit constitutionnel de propriété et à proposer à la place une possession collective qu’il justifie par la référence à un principe américain : « Agir collectivement, c’est s’inspirer de l’esprit de nos institutions » (2).

Pendant la majeure partie de son existence, en dehors de travaux d’arpenteur qui l’aidaient à gagner sa vie, Thoreau a consacré l’essentiel de ses journées à se promener dans la campagne, ou en barque sur les rivières aux alentours de Concord : il observait, appréciait, prenait des notes rédigées plus tard dans son monumental Journal. Il est devenu un naturaliste amateur suffisamment confirmé pour dialoguer avec des savants de Harvard et pour soutenir le darwinisme. En dépit d’une défense farouche de la solitude, son activité se révèle intégrée à la vie du village, il recueille les usages populaires des plantes, transcrit des anecdotes concernant les coutumes liées à la nature ; il partage son savoir avec des pêcheurs, chasseurs ou paysans et donne des conférences au Lycéum. Le savoir du naturaliste prend une valeur relationnelle qui le fait participer à la vie collective et façonner la communauté à partir de l’interaction avec une nature encore très présente autour de cette bourgade rurale.

Thoreau aimait emmener un groupe de villageois·es cueillir des myrtilles sur les collines des environs. Vivre de ces baies quand vient la saison constituait pour lui un élément important de son mode de vie idéal : c’était l’occasion d’initier les enfants aux joies de la nature, aux saveurs sauvages de ses fruits, à l’esthétique des paysages, peut-être même à la spiritualité de ses spectacles et de partager un plaisir collectif qui raffermit le sens communautaire. Cette activité au sein de la nature exigeait évidemment le libre accès aux richesses des bois, alors que certains propriétaires interdisaient parfois les cueillettes. Il s’insurge contre cette forme de propriété accapareuse qui réduit les possibilités d’éducation par le paysage, prive des avantages de cette immersion dont il attend la régénération d’une société moderne dépourvue du précieux contact avec la nature. Il s’inquiète de la privatisation de l’espace, redoute de voir un jour toutes les parcelles de terrain entourées de clôtures et revendique de pouvoir traverser les propriétés sans avoir à en demander la permission.

À la fin des années 1850, Thoreau poursuit sa réflexion sur les aspects de la nature qui sont dénués de valeur marchande et constituent des biens immatériels au fort pouvoir spirituel. Dans un texte étonnant de Wild Fruits (3), Thoreau pousse le raisonnement à son terme : puisque ce bien commun a une valeur inestimable pour l’humanité et que le désir individuel d’enrichissement le menace irrémédiablement, il convient de le protéger, afin que les générations futures puissent encore bénéficier de ses bienfaits. En conséquence, il faudrait restreindre le droit de propriété et s’en remettre à la puissance publique qui seule a la légitimité pour limiter la liberté individuelle : il s’agirait moins d’une appropriation par la commune que d’une gestion collective prenant le pas sur les désirs personnels. L’idée s’inscrit dans la lignée des communaux de Nouvelle-Angleterre qui permettaient aux paysan·ne·s les plus pauvres de faire paître leur bétail dans des prairies pour tou·te·s. Thoreau ne s’oppose plus à l’État lorsqu’il se rend compte que la collectivité organisée peut neutraliser le pouvoir d’un propriétaire de forêt motivé par l’appât d’un gain immédiat. Il vaudrait la peine de créer un comité municipal qui veillerait à ce que la beauté naturelle ne subisse pas de préjudice, à ce que les bords de rivières, les sommets de collines ou de montagnes d’où l’on a un si beau point de vue, ne soient pas inaccessibles. Il regrette que la municipalité de Concord n’ait pas aménagé une promenade le long de la rivière qui traverse le bourg ; il voudrait qu’un autre village considère sa forêt de très vieux chênes comme sa vraie richesse et prenne des dispositions pour la protéger.

Thoreau recommande que soient réservés des espaces pour la contemplation des paysages afin de faire profiter la population de leur valeur esthétique et spirituelle tonifiante. Alors qu’au XVIIe siècle les lieux sauvages constituaient l’environnement des premiers colons sur la côte de Nouvelle-Angleterre, il se désole qu’ils aient disparu et qu’on doive aller les admirer dans les montagnes du New Hampshire. Dès le milieu des années 1850, Thoreau estime qu’il y a urgence à agir : il sait que certaines espèces d’arbres comme les grands pins blancs utilisés pour les mâts des bateaux ont presque tous disparu. Il est conscient que l’on ne peut attendre de propriétaires individuels, cupides ou incompétents, qu’ils respectent l’intérêt à long terme de leurs forêts. Il imagine donc que chaque village pourrait communaliser une parcelle de bois et la garder intacte. Ce rêve aboutira quelques décennies plus tard à la création de parcs d’États ou nationaux, fondés sur l’idée quelque peu révolutionnaire pour les États-Unis de retirer du processus économique des portions de son territoire : leurs ressources ne seront pas exploitées afin que les générations futures puissent se faire une idée de ce que fut la nature avant l’intervention des colons venus d’Europe. L’intention n’est pas encore de préserver la biodiversité, mais seulement de sauver des espaces de contemplation et de régénération.

Dans une étude sur la philosophie de l’écologie, Juliette Grange minimise l’intérêt de cette attitude : « [la nature] peut être certes un objet possible de contemplation ou un lieu de retirement (Thoreau) où fortifier les vertus de la simplicité, mais la question écologique ne concerne pas d’abord les sentiments et les émotions de l’individu » (4). Pourtant, le goût de la nature est bien à l’origine de l’échange de savoir, d’une activité de cueillette qui crée une interaction entre le village et le milieu naturel, aboutissant à une prise de conscience écologique. C’est à partir de cette base que Thoreau s’est opposé à la doxa individualiste et a adopté une perspective collective : il a dû se rendre à l’évidence de la nécessité que la commune, voire l’État, mette en œuvre une politique écologique pour défendre le bien commun de la nature contre son exploitation effrénée par quelques propriétaires vandales.

(1) Henry D. Thoreau, Essais , trad. N. Mallet, Le Mot et le Reste, 2007, pp. 150 et 169.

(2) Thoreau, Walden , trad. B. Matthieussent, Le Mot et le Reste, 2010, p. 117.

(3) Henry David Thoreau, Wild Fruits , New York, Norton, 2000. B. P. Dean a rassemblé des manuscrits inachevés concernant les baies et les fruits. Les citations de cet article sont tirées du chapitre « Les fruits en hiver », p. 233-239. L’idée de parcs municipaux apparaît dans son Journal , le 15 octobre 1859.

(4) Juliette Grange, Pour une philosophie de l’écologie , Pocket, 2012, p. 125.