Dans l’espace, personne ne vous entend crier. Blues du journaliste écolo

, par Jade Lindgaard

usine-petite Chronique du vrai travail 

Jade Lindgaard

 

C’était vers le milieu de l’année 2013 et un vent de déprime soufflait dans les cœurs d’un petit groupe de journalistes écolos. Vacuité de la politique gouvernementale, nullité du débat public sur les enjeux énergétiques, absence de mouvement social en réaction au dérèglement climatique, silence des intellectuel-le-s, reflux d’intérêt des rédac’ chefs pour les sujets environnementaux. Et le sentiment d’échouer à interpeller la société sur l’épuisement écologique de son modèle.

On se réunit à quelques-un-e-s pour partager nos expériences. L’un d’entre nous est en conflit avec sa direction qui le dessaisit du suivi de la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ; l’autre bataille pour publier son reportage sur la douleur des gens après la catastrophe de Fukushima. Mon directeur ne veut pas de mon sujet sur la transition énergétique en Tunisie – je vois encore son regard interloqué : « Non, mais c’est surréel ! »

Tristesse, déception, sensation d’impuissance. L’une d’entre nous se fabrique des stratégies de judoka du storytelling : « Faut leur parler de ce qu’ils aiment lire : tu fais le bilan carbone de Paris Hilton : ses voyages, les sushis de son chihuahua... ou du gros Gégé Depardieu ». Une autre monte un think tank. On se quitte en se promettant d’essayer de bâtir un cadre collectif en rupture avec l’individualisme concurrentiel qui régit notre métier. Six mois plus tard, cette discussion se poursuit par intermittence, mais nous cherchons toujours une ébauche de solution.

Dans l’espace, personne ne vous entend crier. C’était le slogan du film Alien, le huitième passager, de Ridley Scott, en 1979. J’ai compris tardivement que cette œuvre de terreur spatiale dépeignait aussi l’angoisse terrestre de l’isolement du journaliste. Vous enquêtez, vous rencontrez, vous interrogez, vous publiez. Et rien. Rien ne se passe, au sens où personne ne réagit, personne ne se saisit des informations réunies pour se plaindre, demander des comptes, dénoncer l’injustice ou le scandale révélé. Allègement de la procédure d’installation des gros élevages porcins concédé par la gauche ? Discussions sur l’allongement de la durée de vie des centrales nucléaires alors qu’aucune au monde n’a jamais atteint l’âge de 60 ans ? Un lanceur d’alerte dénonce la gestion par le groupe Vinci, l’opérateur du projet de Notre-Dame-des-Landes, de ses aéroports au Cambodge ? La santé des précaires énergétiques est dégradée par le froid ? Invisible bouchon de liège sur un océan de données, votre petit article est immédiatement englouti par la houle de l’info en continu et la prégnance de questions classées prioritaires : la crise économique, la crise sociale, le ras-le-bol fiscal, l’équipe de France de foot, les blagues de Cyril Hanouna, le devenir people de Serge le lama.

Évidemment, bien d’autres sujets se fracassent sur le mur de l’indifférence collective. Mais elle prend peut être une forme particulière sur l’écologie. C’est la tragédie du tempo. Comment rendre compte en temps médiatique de la responsabilité de nos activités humaines et de nos modes de vie dans la sixième extinction des espèces, la pollution de l’eau, le dérèglement climatique ? Vous publiez extensivement sur les ravages sociaux et environnementaux du transport des marchandises à bas coût, et éclate le scandale de l’écotaxe, qui ravale l’argument écologiste au rôle de triste paravent d’un lucratif partenariat public-privé. Vous insistez sur les promesses de la conversion écologique de l’économie, et Bosch annonce le dépôt de bilan de son site photovoltaïque de Vénissieux, ancien lieu de sa filière automobile. Vous épluchez les positions des délégations de la 19e conférence de l’ONU sur le climat, à Varsovie, et l’ouragan Haiyan dévaste les Philippines, rendant dérisoire une diplomatie déjà défaillante. Vous êtes décalée.

Qu’y faire ? Ne pas se résoudre. Relire les articles d’André Gorz sous son nom de plume de Michel Bosquet pour retrouver la rage éditoriale. Repartir à la recherche d’un mode d’emploi du journalisme au temps des catastrophes.