De la bonne « taille », une question de « mesure »

, par Thierry Paquot

Pour l’achat de deux pizzas, la troisième est gratuite, m’informe ce dépliant publicitaire glissé sous ma porte. De même à la supérette du coin, une affiche affirme que pour le prix d’un pull vous partez avec deux, deux de la même taille bien évidemment ! Le flacon de savon liquide (quelle idée !) est plus grand que d’ordinaire et son étiquette avoue 15 % de plus de contenu. Il y a une frénésie à faire consommer toujours plus. Le capitalisme semble ignorer les limites. Du reste, le consommateur ne s’en préoccupe pas. Qui sait ce qu’un pull-over représente en élevage de moutons ? Et un mouton en temps de travail, en superficie de pâturage, en dépense d’énergie pour son entretien, la tonte et toutes las activités induites dans l’élaboration d’une pelote de laine ? On parle de gaspillage organisé, d’obsolescence programmée. Le meilleur exemple est celui de l’ampoule fabriquée pour n’éclairer que « x » heures… [1]

Face à ces dilapidations inconsidérées de matières premières, de produits agricoles, de biens manufacturés, d’énergies fossiles non renouvelables etc. – qui terminent souvent le cycle de leur démographie dans des cimetières-décharges hautes comme des montagnes –, des écologistes prônent une « sobriété heureuse », une « décroissance volontaire », une « objection de croissance » militante, bref, ils appellent à consommer moins mais mieux, à dire vrai à sortir de la « société de consommation » pour entrer dans la « société d’a-consommation » [2]. La question posée n’est plus seulement celle de la quantité, mais de la qualité. En effet, il ne suffit pas de réduire les emballages inutiles, d’éteindre l’électricité d’une pièce quand on la quitte, de n’ouvrir le robinet d’eau qu’à bon escient, d’éviter de prendre sa voiture quand on peut rejoindre sa destination à pied ou en vélo, etc., mais de se demander si l’on a vraiment, non pas besoin (le besoin est une incitation culturelle datée ainsi que l’explique Ivan Illich) [3] de ceci ou cela, mais si notre attente sera comblée par ceci plutôt que cela. Le débile slogan de « manger cinq fruits ou légumes par jour » répond à une logique quantitative de calories de produits frais, qui bien souvent comptabilisent des milliers de kilomètres, alors qu’il faudrait mettre en avant le plaisir du goût, du partage, de la santé, non seulement de celle ou celui qui déguste ce fruit que de la terre qui le produit…

Le mot « taille » désigne, dès le XIIe siècle, l’« impôt » que les collecteurs relevaient en effectuant une petite « taille » (ou encoche) sur un bout de bois, preuve du bon versement. Ce substantif vient de « tailler », terme de l’arboriculture, qui est synonyme d’« élaguer », de « couper ». On devine le lien, l’impôt consiste à « couper » dans la répartition des richesses. Par la suite, le mot « taille » désignera tout ce qui résulte de l’action de « couper », comme dans l’expression « pierre de taille » et plus tard encore, au XVIe siècle, il est associé à l’idée d’une « dimension déterminée » lors d’une coupe, comme la « hauteur du corps ». C’est ainsi que l’on parle de « la taille d’un vêtement », d’un « tour de taille »… Le terme « mesure » vient du latin mensura, « action de mesurer », apparenté au sanscrit mâti, « connaissance exacte » et au grec mêtis, « prudence, ruse ». Il vise à établi la valeur de quelque chose, à l’« évaluer », à apprécier le volume d’un récipient par exemple, ce qui, qui par métonymie s’appellera « mesure » (une mesure de grain…). Au XVIIIe siècle apparaissent et se multiplient les « instruments de mesure » liés à la velléité encyclopédiste de tout recenser, nommer et mesurer, d’où également l’apparition d’« étalons », comme le mètre pour mesurer des distances. On l’aura compris, la « mesure » sous-entend la régularité, la norme, le convenable, le comme il faut, ce qu’on trouve dans les locutions suivantes : « juste mesure », « dépasser la mesure », « faire bonne mesure », « être en mesure de »… Quant à « démesure », c’est son contraire, c’est l’excès, moralement condamnable. Cette approche étymologique ne prend pas en cause l’aspect paradoxal de l’humain qui apprécie aussi l’excès, la dépense somptuaire, le luxe, ce qui correspond au potlatch des Indiens d’Amérique du Nord ou à « la fête » qu’entre amis l’on pratique sans compter, où l’on s’en met alors « plein la panse » ! L’idée même de « fête » évoque la transgression, donc la sortie de toute mesure, la démesure en quelque sorte, comme lors des foires médiévales (l’expression « faire la foire » date de cette époque). Rester « sage », refuser le « superflu », ne pas faire d’« excès », se prémunir de la « profusion », dénoncer l’« abondance », s’interdire toute « disproportion » sont des attitudes qui relèvent du contrôle, de la contrainte aussi, du péché, de la crainte de Dieu, de la rédemption, que sais-je encore ?

Avec la récente préoccupation environnementale, une recherche de la simplicité, une apologie du minimalisme, la pratique d’une consommation maîtrisée s’unissent afin de définir un art de vivre écologique qu’il convient de distinguer de tout puritanisme frustrateur. Quelqu’un comme Ivan Illich a contribué à cette prise de conscience en dénonçant la contre-productivité des institutions, qui à partir d’un certain seuil de leur développement vont à l’encontre de leurs finalités, et en privilégiant des valeurs vernaculaires (comme la construction de son habitation, le déplacement à vélo, l’amitié,…) aux comportements marchands. De fait, il renonce à toute accumulation de choses, bien souvent inutiles, pour s’attacher aux liens interpersonnels comme à des « moments » exceptionnels (la beauté soudaine d’un paysage, le silence apaisant d’un lieu, le plaisir gustatif d’un met ou d’un vin, la présence d’amis, la couleur du ciel, la senteur d’un sous-bois….). En tant que professeur itinérant, il n’avait pas d’appartement mais des maisons-refuges, et s’il possédait une riche bibliothèque, il la partageait avec celles et ceux qui travaillaient à ses côtés, sans aucun sens du collectionneur. Un tel détachement résulte, peut-être, de son enfance plutôt choyée (donc sans la menace d’une quelconque précarité économique), de son engagement religieux auprès des plus démunis (il osa très jeune prêtre critiquer le faste et la pompe d’un clergé bien installé) et de ses convictions pour une existence bien « proportionnée ». Il faut entendre par là, le tonos des Grecs, la « juste mesure ». « Pour cette relation, cette tension ou cette inclination des choses les unes envers les autres, précise Ivan Illich, leur tonos, nous n’avons plus de mot aujourd’hui. » Il évoque alors, par défaut, l’action de « tempérer », de ce quelque chose qui s’avère suffisant [4].

De plus en plus influencé par le bouddhisme, Fritz Schumacher (1911-1977) veut expliquer comment vivre selon ses propres principes dans un livre qu’il titre The Homecomers (Retour à la maison) avec comme sous-titre L’Économie… qui tient compte des gens. Son éditeur, Anthony Blond, propose Small is Beautiful. C’est ainsi que cet ouvrage, rédigé alors même que l’auteur luttait contre un cancer, parut en 1973, se vendit lentement avant de provoquer un intérêt croissant au point d’être traduit en d’innombrables langues. Fritz Schumacher recevait chaque semaine une trentaine de propositions de conférences tandis que son titre devenait un slogan pour une entreprise japonaise d’équipement électrique [5] ! Cette idée que le plus petit se révèle le plus malin, le mieux proportionné, le plus juste, a fait son chemin, même si parfois, le plus petit ne s’avère pas toujours le plus écologique. Mais, incontestablement, dans tous les cas de figure, il est préférable au Big is beautiful ! C’est dans le chapitre 5, « Une question de taille », qu’il illustre sa théorie en traitant de la ville, il préconise une population d’environ 500 000 habitants, considérant qu’au-delà, les individus ne sont plus des citoyens mais des « errants », parcourant quotidiennement d’inutiles kilomètres pour se rendre de leur maison à leur travail, en passant faire les courses et rechercher leurs enfants [6]… Murray Bookchin (1921-2006), le promoteur de l’écologie sociale, militant du « municipalisme libertaire », décentralisateur convaincu, défend l’idée d’une ville soucieuse de la nature, avec laquelle elle doit composée, pour offrir aux habitants les meilleures conditions d’habitabilité tout en favorisant la biodiversité de la faune et de la flore, l’économie des énergies fossiles et la pluralité des cultures [7].

La multiplication d’énormes mégalopoles semble le destin inexorable, du moins selon les Nations Unies et son officine Habitat basée à Nairobi et organisatrice d’une troisième rencontre internationale à Quito en 2016, après Vancouver en 1976 et Istanbul en 1996. L’on dénombre quatre cités géantes de la naissance des villes au XVIIIe siècle, qui voit en Europe triompher le productivisme et son déploiement technologique. Ce sont des capitales d’empires dont la population avoisine le million au moment de leur apogée : Rome, Bagdad, Constantinople et Xi’an. La mécanisation de l’agriculture et des manufactures, génère, avec l’extension du chemin de fer, l’exode rural et la concentration urbaine. Ainsi Londres voit sa population passer d’un million d’habitants en 1800 à 7 millions en 1900. Cette même année, le monde possède onze villes millionnaires, dont New York, Paris, Chicago, Berlin, Saint-Pétersbourg… En 1960, il y en avait 166, en 2015, 545 et en 2030 on en attend 750, dont 150 rien qu’en Chine, avec une moyenne de 6,5 millions d’« urbains ». Les principaux théoriciens et militants de l’écologie politique (Lewis Mumford, Fairfield Osborn, Jean Dorst, René Dubos, René Dumont, Bernard Charbonneau…) condamnent catégoriquement la mégalopole, qui gaspille la terre arable, surconsomme l’énergie, multiplie les déplacements, entasse les habitants, ne permet pas le débat démocratique, etc. [8] dans laquelle il prend en considération le climat et la pollution, la santé, les revenus, le logement, les commerces et les services, la sécurité, etc. pour déterminer la « bonne » population pour une ville agréable à tous et à chacun. Elle se situe entre 500 et 700 000 habitants. Il conviendrait de refaire le calcul en tenant compte de l’empreinte environnementale que Paul Bairoch ignorait alors, du réchauffement climatique, de la transition énergétique et aussi des nouveaux flux migratoires (réfugiés climatiques et exilés politico-économiques de zones sinistrées).

Ce qui fait d’un regroupement de personnes une ville, c’est la combinaison de trois qualités : l’urbanité, la diversité et l’altérité. Une vient à manquer et c’est la fin des villes… La taille « idéale » n’existe pas, d’autant qu’une ville solitaire ne peut se reconfigurer organiquement, elle réclame sans cesse de « l’autre » ! D’une certaine façon c’est la limite elle-même qui se manifestera lorsqu’elle sera dépassée. Les villes sont encore d’une incroyable diversité, chacune doit cultiver sa singularité. C’est un peu le message des « villes en transition » ou des « villes lentes », pour qui 50 à 70 000 habitants sont des populations suffisantes. Le symbole du réseau des « villes du mieux vivre » est l’escargot, un animal qui ne peut avoir une spirale de plus sans perdre son autonomie…

Notes

[1Le 23 décembre 1924, les fabricants américains d’ampoules constituent le « Cartel de Phoebus » et s’entendent pour que la vie d’une ampoule n’excède pas 1 000 heures, au lieu de 2 500 ! Serge Latouche relate cette histoire et dénonce l’obsolescence programmée dans plusieurs de ses ouvrages : Petit traité de la décroissance sereine, Paris, Mille et une nuits, 2007 ; Vers une société d’abondance frugale, Paris, Mille et une nuits, 2011 et L’Âge des limites, Paris, Mille et une nuits, 2012.

[2C’est dans Éloge du luxe. De l’utilité de l’inutile (François Bourin éditeur, 2005), que je précise cette « a-consommation. »

[3Ivan Illich raconte « L’histoire des besoins » (1988, repris dans La Perte des sens, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Fayard, 2004 (pp. 71-105).

[4Ivan Illich analyse le tonos dans « La sagesse de Leopold Kohr » (1994), repris dans La Perte des sens, op. cit. (pp. 233-256).

[5Lire le témoignage de sa fille, Barbara Wood, dans Fritz Schumacher, précurseur d’une économie non-violente (1984), traduit de l’anglais par Patrice Crève, préface d’Albert Jacquard, Berret-le-Bas, Le Souffle d’or, 1995.

[6Fritz Schumacher est l’auteur de Small is Beautiful. Une société à la mesure de l’homme, traduit de l’anglais par Danielle et William Day et Marie-Claude Florentin, Paris, Seuil, 1978.

[7C’est dans The Limits of the City (New York, Harper & Row Publishers, 1973) et dans The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship (San Francisco, Sierra Club Books, 1987) qu’il étudie l’urbanisation, rejette la mégalopolisation et vante les mérites d’unités territoriales urbaines réseautées.

[8En 1977, l’économiste Paul Bairoch, publie une enquête sur la taille des villes De Paul Bairoch, on lira Taille des villes, conditions de vie et développement économique, Paris, EHESS, 1977.