De la transmutation à la transhumance

, par Bruno Villalba

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La campagne présidentielle qui s’achève permet de tirer quatres enseignements pour l’écologie politique française.

1) L’autonomie politique des écologistes une nouvelle fois compromise. Les précédents scrutins (européennes et régionales) ont pu donné le sentiment qu’il existait une composante politique majeure à côté du Parti socialiste. Tout est dans le « à côté » : comme le confirme l’effondrement électoral à la présidentielle, le vote utile a une fois de plus confirmé que le vote écologiste n’était qu’une variable d’ajustement des comportements électoraux des électeurs à sensibilité écologiste (voir le texte de Jérôme). La signature d’un accord de législature entre Europe-Écologie-Les Verts et le PS a pu donné un temps le sentiment d’une reconnaissance effective des Verts comme partenaire institutionnel. Las ! Depuis, à plusieurs reprises, François Hollande a rappelé que cet « accord ne l’engageait pas ! » ce qui relativise grandement cette reconnaissance, en la réduisant au mieux à une simple négociation électoraliste, permettant aux écologistes d’assurer leur existence, afin de continuer à être ce réservoir électoral.

2) La stratégie politique collective des écologistes s’effrite toujours un peu plus… Par contre, la professionnalisation du parti gagne en intensité. La culture interne maintient une réticence à l’égard de la professionnalisation des leaders politiques — une suspicion qui s’exprime pleinement aux périodes ou la personnalisation des élections joue beaucoup, comme la présidentielle. Pourtant, le cumul dans le temps ou le cumul des mandats (sans cesse réclamés) n’est plus un tabou au sein du parti. Une élite a acquis au fil des ans un savoir spécifique (savoir-faire électoral, compétences techniques, aptitude à la négociation, mobilisation des réseaux…), bref, une professionnalisation, c’est-à-dire une capacité à réinsérer les enjeux théoriques du mouvement dans les contraintes de la gestion des règles du jeu politique. L’accord électoral pour la prochaine législature en témoigne : l’objectif électoraliste est pleinement assumé, puisqu’il s’agit d’assurer une transférabilité des électeurs de l’un à l’autre, en minimisant les thématiques qui pourraient conduire à des situations de tension (enjeu nucléaire, politique de croissance, urgence climatique et nécessité de prendre en compte l’impératif écologique dans la gestion politique immédiate). Et n’oublions pas qu’un accord de circonscription n’est en rien un accord de gouvernement. Cela témoigne d’une culture de la négociation qui porte ses fruits, qui atteste de sa capacité à contractualiser sur la base de désaccords de fond

3) La dilution des perspectives politiques de l’écologie. À ce jour, Europe-Écologie-Les Verts, principale formation de l’écologie politique ne dispose pas d’une culture commune homogène. La majorité culturelle revendiquée depuis Antoine Waechter (les plus jeunes chercheront sur Wikipédia) et étonnamment réaffirmée par Cécile Duflot au moment même de la signature avec le PS, s’appuyait sur l’affirmation de la singularité du projet de l’écologie politique : prendre acte des contraintes environnementales pour refonder un projet de société compatible avec ces contraintes, tout en maintenant un souci d’équité entre les peuples. Certes, ce projet n’en finit pas de chercher sa propre définition (Lipietz, 1999). Ce qu’il impliquait en revanche, c’était de refuser de céder devant la dictature de l’immédiat, afin de prendre les décisions en fonction de perspectives décisives (la perte de la biodiversité, l’épuisement des ressources non-renouvelables, la fin du productivisme…). Or, la campagne présidentielle s’est construite autour de thèmes conjoncturels — la république exemplaire alors que le pic pétrolier s’impose sans cesse dans le moindre de nos choix budgétaires !, les polémiques stériles autour des tenues vestimentaires destinées à prouver la bravitude de sa foi, etc. Pourtant, l’idée de « crise écologique » contient, tout en les dépassants, les notions de crise économique, sociale et politique, en raison de l’analyse environnementale de portée planétaire qu’elle suppose. Nicolas Hulot, le candidat écologiste qui entendait portait ce discours à été jugé trop catastrophiste. On lui a préféré une candidate qui a mené une campagne catastrophique.

4) Une difficulté à assumer son propre projet politique. Ce qu’il y a de frappant dans cette dernière campagne, c’est la difficulté d’EELV a assumer l’héritage de ses propres combats. De même que les socialistes redécouvrent le « peuple », les « classes », le temps d’une campagne, faudra-t-il attendre quelques dizaines d’années, pour que l’utopie, l’environnement, la sobriété redeviennent des éléments d’un projet assumé ? Sans doute les écologistes n’auront-ils même plus guère le choix de faire face à ces enjeux. Le Vert Yves Cochet (2009) partage l’idée que la décroissance s’imposera dans les faits et qu’il appartient donc aux écologistes de préparer politiquement et culturellement une société de la décroissance, afin qu’elle soit choisie et non pas subie. En attendant, EELV signe un accord sans obtenir la sortie du nucléaire (même si l’accord acte un net désengagement), ni l’arrêt de la centrale EPR de Flamanville (ce réacteur nucléaire de troisième génération, censé promouvoir la politique française dans ce domaine). Cet accord perpétue la vision d’un projet croissantiste de notre société, davantage axé sur une approche qualité (source de l’énergie produite et ses modes d’utilisation), avec une forte dimension redistributrice. Ainsi, l’accord EELV/PS ne remet pas en cause l’irréversibilité du choix nucléaire. En n’inscrivant pas l’arrêt du nucléaire comme finalité partagée entre les deux partenaires, on est en droit d’être sceptique sur la propension de l’associé le plus puissant à orchestrer un revirement de son attitude vis-à-vis du nucléaire et de l’imaginaire techniciste qu’il représente. À partir du moment où l’on permet une continuité du programme électro-nucléaire (par une amélioration de son dispositif technique), on continue à maintenir l’hypothèse de la viabilité d’un projet de société basé sur la possibilité de produire de plus en plus d’énergie et sur la capacité des individus à en consommer de plus en plus. Alors même qu’il n’y a toujours pas de réversibilité possible en l’état actuel des connaissances sur les déchets, le démantèlement des centrales… Alors que rien n’assure nos sociétés de pouvoir faire face à la charge financière des conséquences de cette énergie (sécurité et maintenance). Et que notre capacité à construire une mémoire du risque sur des centaines d’années est encore à démontrer…

EELV s’accommode finalement d’une société qui ne remet pas en cause une vision sociale basée sur l’innovation technique, au détriment d’une réflexion plus profonde sur les conditions d’une sobriété énergétique, équitablement partagée. Cet accord éloigne un peu plus l’écologie politique d’une vision écocentrique, la mieux à même de construire un cadre de réconciliation effectivement durable entre l’humain et le non-humain. La transmutation — selon l’expression de Cécile Duflot dans Le Monde du 11 novembre 2010 — devait assurer un nouveau départ à l’écologie politique française. Il semble, au vu des résultats de cette campagne qu’elle ait au moins réussi la migration d’une partie de son électorat et de certains de ses leaders, vers les terres plus vertes et plus grasses des prairies socialistes.

Lipietz A., Qu’est-ce que l’écologie politique ? La Grande Transformation du XXIè siècle , La Découverte, Paris, 1999, réédition Les Petits Matins, 2012.

Cochet Y., Antimanuel d’écologie , Bréal, Rosny-sous-Bois, 2009.