Découvrir l’écoféminisme

, par Thierry Paquot

Ce vieux livre jauni a d’l’idée

La petite bibliothèque verte de Thierry Paquot

À côté d’une théorie écologiste dominée par les hommes, des femmes s’attaquent à la même question en la liant à la domination masculine... Thierry Paquot remonte quelques siècles, à la recherche de ces écologistes féministes.

Les « femmes savantes » ne sont pas des « précieuses ridicules », elles pensent, cherchent, découvrent, écrivent, dialoguent et surtout agissent. La société patriarcale brime les femmes depuis belle lurette et cette subordination est non sans mal contestée depuis plus d’un siècle par le féminisme. La romancière et militante du MLF (1) Françoise d’Eaubonne (1920-2005) forge le néologisme « écoféminisme » en 1974 dans son ouvrage Le Féminisme ou la mort (2) en combinant l’apport de son amie Simone de Beauvoir aux analyses de Serge Moscovici sur La Société contre nature (3). Ce dernier explique que « la nature » n’existe pas indépendamment des humain-e-s qui ne cessent de la façonner, de l’asservir et de l’altérer par leurs activités prédatrices portées par un déploiement inconsidéré des techniques. Le mot ne prend pas en France. Aux États-Unis sortent en 1978 deux ouvrages ( Woman and Nature et Gyn/Ecology (4)) qui articulent féminisme et question environnementale sans user du mot « écoféminisme ». Seul le second fait référence à la Française, puis en 1988, Karen Sarren en fait l’origine d’un mouvement diffus mêlant la non-violence, le féminisme, l’écologie et les droits des animaux. (5). L’écoféminisme considère que l’exploitation de la nature et la domination des femmes relèvent de la même suprématie masculine, ce sont les deux faces de la même médaille. Ainsi contribuer à la reconnaissance de la nature participe du combat en faveur de l’émancipation féminine et d’un nécessaire changement de la condition masculine. La réticence des hommes à associer « écologie » et « féminisme » traduit bien leur peur, inconscience souvent, de perdre un pouvoir issu de cette conception masculine de la nature et d’admettre leur ambivalence. Pour de nombreuses cultures, la féminité et la nature sont parentes, toutes deux doivent être « maîtrisées » et « possédées » par les hommes, ce sont ces derniers qui les ensemencent. La virginité correspond à l’état « naturel » des femmes, tout comme une parcelle « sauvage » qui n’est pas encore mise en culture : dans les deux cas, ce sont les hommes qui décident. Cette soumission de la femme est inscrite avec leurs larmes dans les trois religions monothéistes qui ne visent aucunement à les « libérer », pas plus qu’à magnifier l’amour et la jouissance, mais bien au contraire à renforcer leur culpabilité originelle (« C’est la faute à Ève ! ») et à brandir l’épouvantail du « péché » qui conduit aux Enfers !

Les ouvrages « généralistes » de géohistoire de la pensée environnementale et favorables à l’écologie politique consacrent principalement des hommes (6), seule Rachel Carson est à juste titre saluée (7). Pourtant, avant même l’appellation d’écoféminisme, les femmes sont légions à s’être engagées à la fois dans le combat féministe et dans l’étude de la nature, percevant leur proximité et leurs interactions. Almira Phelps (1793-1884) s’avère une éducatrice novatrice qui attribue aux sciences naturelles une place de choix dans sa pédagogie, tout comme sa sœur Emma Willard (1787-1870) qui milite pour les droits des femmes. Margaret Fuller (1810-1850) traduit Goethe en anglais, est rédactrice en chef de The Dial (la revue d’Emerson et de ses complices de Concord), relate ses voyages en parfaite observatrice de la nature puis publie Women in the Nineteenth Century (8). Ces femmes ouvrent la voie à d’autres naturalistes, comme l’aquarelliste et voyageuse Constance Gordon Cumming (1837-1924) qui n’a pas sa pareille pour portraiturer les volcans du Pacifique ; la sociologue britannique, traductrice d’Auguste Comte, Harriet Martineau (1802-1876) qui s’intéresse à tous les éléments d’une société, du plus marginal au mieux intégré, dans sa remarquable étude des États-Unis (9) ; les ornithologues renommées Olive Thorne Miller (1831-1918) et Florence Merriam (1863-1948) (10) ; Jane Colden (1724-1766), une botaniste qui herborise toute la flore de New York, etc. (11).

Il convient aussi de mentionner les femmes architectes-paysagistes comme Beatrix Farrand (1872-1959) à qui l’on doit Dumbarton Oaks (Washington), Marian Cruger Coffin (1876-1957) qui conçut de nombreuses réalisations paysagères dont Gibraltar Gardens à Wilmington, les campus de l’université de Delaware et de celle de Long Island. Martha Brookes Hutcheson (1871-1959) transforme sa ferme du New Jersey en Bamboo Brook Outdoor Education Center et publie The Spirit of the Garden (12). Ellen Shipman (1869-1950) dessine plus de 400 projets et crée des jardins pour la famille Cooper ou encore celle d’Edison. Ces architectes-paysagistes américaines revendiquent l’influence de la britannique Gertrude Jekyll (1843-1932), jardinière et paysagiste qui s’inspire du mouvement de William Morris, « Art and Crafts », et veille à respecter aussi bien le muret que le lichen, le ruisseau que le rocher, les arbres solitaires ou regroupés en bosquet que les fleurs dont le parfum compte autant que les couleurs… Son approche sensorielle se trouve théorisée dans ses ouvrages et valorisée dans ses innombrables photographies. La nature sollicite simultanément les six sens (l’ouïe, le toucher, la vue, le goût, l’odorat et le mouvement) du/de la promeneur/euse en des combinatoires exubérantes et aléatoires : voir une fleur s’ouvrir me touche, tout comme en sentir une autre me transporte.

Aux États-Unis, l’écoféminisme doit se positionner vis-à-vis de l’« écologie sociale » , des mouvements politiques « verts », des « radicaux », des « gays et lesbiennes », des partisan•e•s du droit des animaux (13), des militant-e-s antinucléaires, des activistes anti-OGM, des anti-racistes, etc. Il ne s’agit pas d’un isme de plus mais d’une démarche transversale qui « écologise » et « féminise » toute analyse sociale et tout comportement individuel et concerne celles et ceux qui veulent vivre au rythme de leur chronobiologie et de leurs désirs en amitié avec le vivant. Par conséquent les femmes éco-activistes ne sont pas qu’anglo-saxonnes. Il suffit de se référer à Wangari Muta Maathaï (1940-2011), biologiste et vétérinaire kényane, fondatrice du « Green Belt Movement » en 1977, prix Nobel alternatif en 1984 et prix Nobel de la paix en 2004, auteure de nombreux essais (14). Ou à Vandana Shiva (née en 1952), physicienne et écologiste indienne, titulaire du prix Nobel alternatif en 1993, auteure de plusieurs livres (15), fondatrice de l’association « Navdanya » qui lutte contre les OGM et défend l’agriculture biologique et le savoir-faire des paysan-ne-s. Vandana Shiva revendique la prakiti, terme sanscrit qui désigne la vitalité intrinsèque à la nature et aux humain-e-s, et plus particulièrement aux femmes. Avec la sociologue Maria Mies, elle écrit dans Écoféminisme : « Nous voyons comme des problèmes féministes la dévastation de la terre et de ses êtres par les guerriers d’entreprises et la menace d’annihilation nucléaire par les guerriers militaires. C’est la même mentalité masculiniste qui voudrait nous dénier notre droit sur notre propre corps et notre propre sexualité et qui dépend de multiples systèmes de domination et de pouvoir étatique pour arriver à ses fins » (16). Vingt ans plus tard, alors que le féminisme régresse insensiblement et que l’écologie demeure fragile, le diagnostic est toujours pertinent.

(1) Mouvement de libération des femmes.

(2) Françoise d’Eaubonne, Le Féminisme ou la mort , éditions Pierre Horay, Paris, 1974.

(3) Serge Moscovici, La Société contre nature , Union générale d’éditions, Paris, 1972.

(4) Susan Griffin, Woman and Nature : The Roaring Inside Her , Harper & Row, New York, 1978 ; Mary Daly, Gyn/Ecology : The Metaethics of Radical Feminism , Beacon press, Boston, 1978.

(5) Karen Warren, « Toward an Ecofeminist Ethic », Studies in the Humanities , 15, 2, 1988, p. 140-156. Un extrait du livre de F. d’Eaubonne est aussi traduit dans Elaine Marks, Isabelle de Coutivron (éd..), New French Feminisms : An Anthology , University of Massachusetts Press, 1980.

(6) Par exemple, Donald Worster, Les Pionniers de l’écologie , Sang de la terre, 1992 (1985) ; Roderick Nash, Wilderness and the American Mind , Yale University Press, 1967.

(7) Rachel Carson, Printemps silencieux , Wildproject, Marseille, 2011 pour la dernière édition poche (1962).

(8) Margaret Fuller, La Femme au 19e siècle , éd. Saint-Martin, Montréal, 1988 (1845).

(9) Harriet Martineau, Studies of America, 1831-1868 , 8 vol., Thoemmes Continuum, Bristol, 2004 (1838).

(10) Florence Merriam dans How Birds Affect the Farm and Garden (1895) étudie les oiseaux dans leurs relations avec l’ensemble du monde vivant.

(11) Il faut aussi mentionner Susan Fenimor Cooper (1813-1894), fille du romancier et auteure de Rural Hours (New York, 1850) qu’appréciait Henry David Thoreau ; Kate O. Sessions (1857-1940), botaniste et horticultrice de talent ; ou encore Celia Thaxter (1835-1894), poétesse et peintre de la nature.

(12) Martha Brookes Hutcheson, The Spirit of the Garden , University of Massachusetts Press, 2001 (1923).

(13) Le FAR, Feminists for Animal Rights , est créé en 1983.

(14) Notamment Pour l’amour des arbres , L’Archipel, 2005 et Réparons la terre , éditions Héloïse d’Ormesson, 2012.

(15) Dont La Guerre de l’eau. Privation, pollution et profit , Parangon, 2003.

(16) Maria Mies, Vandana Shiva, Ecoféminisme, L’Harmattan, 1998 (1993), p. 27.

Lectures

Deux histoires des idées et de leurs théoriciennes et praticiennes : Vera Norwood, Made From This Earth. American Women and Nature , University of North Carolina Press, 1993 ; Greta Gaard, Ecological Politics : Ecofeminism and the Greens , Temple University Press, 1998.

Deux anthologies : Judith Plant (ed.), Healing the Wounds : The Promise of Ecofeminism , New Society, Philadephia, 1989 ; Irene Diamond, Gloria Feldman Orenstein (éd.), Reweaving the World : The Emergence of Ecofeminism , Sierra Club Books, San Francisco, 1990.

Un recueil d’essais : Karen Warren (dir.), Ecofeminism : Women, Culture, Nature , Indiana University Press, 1997.

Deux ouvrages militants : Carolyn Merchant, The Death of Nature : Women, Ecology and the Scientific Revolution , Harper and Row, New York, 1980 ; Maria Mies, Vandana Shiva, op. cit.