Des centres communautaires pour les femmes

, par Aude Vidal

Vous avez envie de vous remettre au yoga ? d’apprendre le français langue étrangère ? besoin d’accéder à un ordi pour votre recherche d’emploi ? d’un lieu pour accueillir un groupe de discussion féministe ? Des centres communautaires permettent aux femmes de mener des activités ensemble. De Montréal à San Francisco, en passant par Portland, et sur le vieux continent à Lille, des femmes s’organisent pour animer des espaces ouverts à toutes, en particulier aux plus fragiles.

Accueillir les femmes migrantes

Le Centre des femmes d’ici et d’ailleurs, dans le quartier populaire de Villeray à Montréal, n’est pas tout à fait comme les autres : dans la mosaïque des centres de femmes qui existent au Québec, il a une couleur... de toutes les couleurs. Les femmes sont accueillies dans quatre langues – français, anglais, espagnol et arabe – et le centre est particulièrement ouvert aux migrantes d’Amérique latine. Il les invite à apprendre le français, avec des cours et des conversations pour toutes.

A San Francisco, The Women’s Building est aussi El Edificio de las mujeres , et utilise les deux langues dans la même mesure. Dans Mission, le quartier hispanique où il s’impose sur la rue avec des murals éclatants et récemment restaurés, c’est une évidence, et les salariées sont pour la plupart des femmes latines. Certaines activités sont aussi disponibles en cantonais, au hasard des propositions qui sont faites au centre.

Chez VioleTTe, à Lille, est située dans le quartier de Moulins, toujours en grande difficulté mais investi désormais par les classes moyennes. Les étudiantes de la fac de droit et les habitantes originaires du Maghreb ou d’Afrique noire qui y cohabitent s’approprient peu la rue, et ce fut pour l’association un défi de s’installer dans l’espace urbain le plus genré de la ville, la place Vanhoenacker. Le centre s’est donné pour ambition d’aller à la rencontre des femmes les plus modestes du quartier, en dialogue avec les services municipaux. Et cela va de subventions dans le cadre des politiques de la ville à des échanges formels ou amicaux avec les bibliothécaires et les travailleurs/ses sociaux/ales de Moulins. La non-mixité du lieu est vécue comme un atout, le moyen de proposer un espace tout à fait sûr pour des femmes qui peuvent craindre des échanges avec des hommes [1]. Une part des habitantes de Moulins ne sont plus des migrantes mais toujours racisées (renvoyées à leur origine sans autre considération), dans une région ancrée à gauche mais où le FN fait de bons scores en-dehors de Lille. Chez VioleTTe leur propose à toutes une aide pour rédiger leur CV ou des cours de français langue étrangère pour celles qui sont le moins à l’aise dans notre langue.

Des lieux sociaux et politiques

Ces centres de femmes s’inscrivent dans des politiques sociales, et ont des ambitions qui tiennent à la justice et à l’égalité d’accès pour les plus fragiles. Mais ce sont aussi et surtout des lieux politiques, dans le sens où on y développe une réflexion féministe et contre l’ensemble des dominations qui ont cours dans nos sociétés. In Other Words , à Portland, dans le nord-ouest des USA, fonctionne d’après une charte qui demande à chacun·e d’être conscient·e des multiples dominations à l’œuvre et dont peuvent souffrir les femmes, les lesbiennes et les gays, les personnes handicapées ou victimes de préjugés racistes ou qui concernent leur apparence physique, leur âge, leur condition sociale, etc. Ouvert en 1993, quand les dernières librairies féministes « commerciales » disparaissaient du paysage américain, In Other Words est à l’origine une librairie à but non-lucratif. A son déménagement en 2006 vers Killingsworth Street dans North Portland, un ancien quartier afro-américain dont l’embourgeoisement est aujourd’hui en cours, In Other Words investit un espace qui permet de mener plus d’activités et de se transformer en 2010 en un vrai centre communautaire : bibliothèque, lieu d’exposition, de discussion, et parfois même de spectacle.

A Montréal, on trouve au Centre des femmes d’ici et d’ailleurs des animatrices qui tiennent au caractère inclusif du lieu et un accueil vigilant qui propose par exemple, comme à In Other Words , à toutes les femmes de venir avec leurs enfants. Pour que la charge d’enfants, qui porte parfois exclusivement sur les femmes, et les plus démunies, n’empêche en rien leur socialisation. Une « garde solidaire » Chez VioleTTe, avec des mamans qui se relaient tour à tour le mercredi, leur permet aussi de se ménager quelques heures de liberté, et pas seulement pour profiter des activités de l’association. La bibliothèque contribue à l’accueil des enfants, avec un beau rayon de littérature jeunesse, des albums non-sexistes pour les petit·e·s à une littérature ado qui met en scène des héroïnes moins engluées dans les clichés sexistes (voir encadré). L’association s’est encore tournée vers les enfants lors d’un festival « Genre et enfance » pour lequel elle a investi d’autres lieux du quartier, et prépare un jeu autour des stéréotypes de genre.

Le Centre des femmes d’ici et d’ailleurs propose aux femmes qui le fréquentent de s’emparer de thématiques politiques. Printemps érable oblige, l’intérêt pour ces questions s’est aiguisé dans l’ensemble de la société québécoise. Le Centre avertit des prochaines manifestations, permet de discuter des enjeux politiques qu’elles portent et donne moyen aux femmes (à toutes les femmes) d’y participer, en organisant des départs collectifs. Dans une ville étendue comme Montréal, où les transports en commun coûtent cinq dollars l’aller-retour, un départ collectif pris en charge par l’association n’est pas anecdotique, en particulier pour les femmes les plus pauvres ou qui doivent justifier chacune de leurs dépenses à leur conjoint. Le Centre permet donc à des femmes qu’on voit peu en manif de rejoindre des rassemblements à la population plutôt jeune et conscientisée. Et c’est un plaisir d’aller faire un sit-in avec les dames des déjeuners (petits-déjeuners) solidaires du jeudi. Ça, c’est de l’inclusivité [2] !

Des lieux pour les femmes ou des lieux féministes ?

Même si la série télé à succès Portlandia investit les lieux régulièrement pour mettre en scène une librairie féministe « Women and Women First  » (les femmes, et d’abord les femmes – et il faut s’accrocher pour rester), dans la vraie vie In Other Words présente le slogan « Feminism Is For Everybody » (le féminisme, c’est pour tout le monde) et c’est un lieu ouvert tant aux hommes qu’aux femmes, en tant qu’usagèr·e·s ou bénévoles. Aux USA on ne connaît pas les hommes pro-féministes qui expliquent doctement ce que les femmes devraient faire et qui prendraient sans inquiétude les rênes du mouvement féministe si on le leur permettait [3]. Ça aide... Étant un lieu plus politique que social, la non-mixité des activités y a moins d’intérêt que dans les autres centres, mais c’est un outil qui n’est pas écarté, notamment quand s’ouvrent des groupes de discussion pour partager entre femmes des expériences sur le corps ou la sexualité. Et ce sont des femmes (des personnes qui se perçoivent comme telles ou partagent la spécificité de leur expérience) qui le dirigent, car elles restent les premières concernées.

Chez VioleTTe, la situation par défaut est la non-mixité (voir encadré), mais on s’interroge également sur la pertinence d’ouvrir le centre à la mixité à certaines occasions. Un film de fiction, par des femmes ou non-sexiste, et qui ne donne pas lieu à plus d’échanges qu’une auberge espagnole et un moment de convivialité, sera ainsi l’occasion d’inviter les sympathisants masculins de l’association. Mais un groupe de parole sur la sexualité, une lecture-discussion autour du livre de Mona Chollet Beauté fatale [4], tout autant que les ateliers (d’écriture, d’arts plastiques, etc.), resteront des moments non-mixtes. Chaque événement proposé est interrogé à ce prisme lors de l’assemblée générale qui a lieu chaque mois et où se prennent toutes les décisions concernant le lieu.

A la recherche de l’autonomie

Chez VioleTTe est un lieu qui cultive l’autogestion, en faisant tourner les tâches et les responsabilités, prises en charge chaque mois par des « abeilles » différentes, une rodée et une qui se rode de préférence, pour permettre à chacune de mettre la main à la pâte, de découvrir son potentiel... et éviter les situations de concentration des responsabilités. Pas toujours évident, quand les vocations sont moins nombreuses. Ce sont les mêmes difficultés auxquelles se confronte In Other Words , qui a des besoins bénévoles autrement plus exigeants : la librairie est ouverte cinq jours par semaine, avec deux équipes de deux qui se relaient entre midi et la clôture en soirée, soit déjà vingt créneaux hebdomadaires à se distribuer. Et c’est sans compter les équipes bibliothèque, librairie, les commissions animation, financement et communication. Malgré ces gros besoins humains, In Other Words refuse d’envisager le salariat pour un autre poste que celui de comptable. Même choix Chez VioleTTe, pour ne pas se faire prendre au piège d’une association para-publique ou qui n’ayant plus besoin de s’appuyer sur le bénévolat ne serait plus aussi attentive à la participation active de ses adhérentes.

Le Centre des femmes d’ici et d’ailleurs, ainsi que le Women’s Building , ont fait d’autres choix qui leur permettent de mener d’autres actions ou de s’inscrire dans une autre temporalité. Tous ces centres jonglent avec deux dimensions, sociale et politique, de soin et de lutte, qui sont complémentaires mais impliquent parfois des choix stratégiques différents, sur ces questions de salariat et de mixité, mais pas que [5]. Chacun trouve son équilibre bien particulier, mais tous sont attentifs à offrir des espaces qui n’existent pas dans le reste de la société, des espaces non-marchands, inclusifs et qui permettent aux femmes de s’accomplir, individuellement et au sein d’un groupe.

Merci à Colline, Domitille, Kim, Laurence, Sarah et Sonia.

Le Centre des femmes d’ici et d’ailleurs, 8043 rue St Hubert, Montréal
In Other Words , 14 NE Killingsworth St, Portland, Oregon
The Women’s Building , 3543 18th St, San Francisco
Chez VioleTTe, 19 place Vanhoenacker, Lille

Le test de Bechdel

Alison Bechdel, auteure de romans graphiques remarqués ( Fun Home , Are You My Mother ? ), propose au cours d’une série de comics étalée sur plus de vingt années de production, Les Lesbiennes à suivre , un test en trois questions simplissimes pour reconnaître les fictions sexistes.

- Est-ce que le film ou le roman présente plus d’un protagoniste féminin ?

- S’il y en a au moins deux, est-ce qu’à un moment elles se parlent ?

- Est-ce qu’elles parlent d’autre chose que d’un homme ?

Quand le test porte sur des protagonistes masculins, toutes les fictions y satisfont (à part Huit femmes de François Ozon ou The Women de George Cukor, dont le défi est justement de ne présenter que des personnages de femmes !). Mais quand c’est de personnages féminins qu’on attend ce genre d’exploit (se parler, mazette !), la liste rétrécit comme une peau de chagrin. Même quand elles brossent « de beaux portraits de femmes », une majorité de fictions offrent l’image de femmes complètement désocialisées, ou en relation exclusive avec des hommes (filiation, séduction). Accablant. La bibliothèque de Chez VioleTTe utilise ce test pour guider ses choix d’achats, vous pouvez donc venir emprunter un bouquin les yeux fermés.

A. O. F.

Notes

[1La non-mixité de l’accueil est un outil utile pour L’Échappée, association qui accueille et oriente les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles. L’Échappée, qui partage les locaux de Chez VioleTTe, contribue à l’offre parfois insuffisante dans ce domaine, mais surtout apporte une dimension clairement politique et féministe dans sa lutte contre les violences de genre.

[2Sur l’inclusivité, voir l’encadré sur l’Assemblée de quartier de Villeray dans le n°3 de L’An 02 , « Retour sur un printemps érable ».

[3Voir dans le n°3 de L’An 02 la chronique « Trop queer ! »

[4Voir notre lecture dans le n°2 de L’An 02 .

[5Dilemme Chez VioleTTe : les cours de couture non-mixtes sont l’activité de l’association qui fait venir les femmes des horizons les plus variés. Mais dire que la couture, c’est pour les femmes, et uniquement pour les femmes, c’est aller dans le sens de présupposés sexistes. L’approche sociale et l’approche politique semblent être contradictoires. Après une discussion sur ce sujet, les violettes décident pragmatiquement de conserver la non-mixité de l’activité, pour ne pas en priver des femmes qui ne viendraient pas dans d’autres conditions.