Épicure ou l’économie du bonheur

, par Bertrand Rolin

Épicure ou l’économie du bonheur
Étienne Helmer et Épicure
Le Passager clandestin, 2013
96 pages, 8 €

« Inassouvissable, non le ventre, comme on le dit souvent, mais l’opinion fausse que l’on se fait de l’assouvissement illimité du ventre . »
Sentence vaticane n°59

On doit à Serge Latouche la création de la nouvelle collection « Les précurseurs de la décroissance », aux éditions Le Passager clandestin. Louable projet que de présenter ces auteur·e·s qui, par la convergence de leur pensée, constituent les racines du projet politique de la décroissance. Louable projet également, que l’ambition d’encadrer cet exercice par un format unique et accessible à tou·te·s : une présentation en seulement une quarantaine de pages discutant l’apport de l’auteur·e à la pensée de la décroissance suivie d’une trentaine de pages d’extraits offrant un accès direct à l’auteur·e. Le résultat est un ouvrage concis, percutant et qui constitue une excellente porte d’entrée à la pensée d’auteur·e·s classiques ou moins connu·e·s (1).

Professeur de philosophie à l’université de Porto Rico, spécialiste de la pensée économique antique (2), Étienne Helmer signe le second ouvrage de cette collection, consacré à Épicure et à son école de pensée. Inscrire l’épicurisme parmi les sources de la décroissance procède d’un mouvement de redécouverte et de valorisation de la pensée d’Épicure. Cela suppose de faire le deuil de sa (fausse) réputation de sympathique jouisseur débauché, si proche de nos modèles post-soixante-huitards. L’éthique d’Épicure reconnaît le plaisir comme bien souverain et la douleur, souffrance du corps ou trouble de l’âme, comme le mal à éviter. Le comportement qu’il est juste de suivre est déterminé par un calcul des plaisirs et des peines. Mais l’excès de luxe, de jouissance ou de nourriture est superflu et n’ajoute rien au plaisir de l’absence de douleur. La vie d’Épicure fut d’ailleurs plutôt ascétique, conforme en cela à sa doctrine de frugalité, d’auto-connaissance et d’autolimitation à la satisfaction de ses désirs naturels et nécessaires, pour le corps comme pour l’âme.

Étienne Helmer met en valeur la richesse de l’enseignement des épicurien·ne·s en matière économique et les pistes qu’il ouvre pour une perspective décroissante. Lucrèce comme Diogène d’Oenoanda insistent sur le fait que la limitation et la discipline des désirs concernent également l’expansion économique et le développement technique. La richesse n’est pas interdite en elle-même et peut se révéler utile. Mais elle devient dangereuse et contre nature dès lors qu’elle conduit à une inflation des désirs : « Rien n’est suffisant pour qui pense que le suffisant est peu. »

Étienne Helmer reconnaît enfin dans cette doctrine une économie du don qui fonctionne au sein de la communauté épicurienne comme une forme de régulation fondée sur l’amitié. Évidemment, l’origine esclavagiste d’une grande partie du travail sous l’Antiquité relativise ce modèle. Mais ce n’est pas la seule réserve que le/la lecteur/rice pourra avoir. Ce don qui gratifie le sage au sein de la communauté paraît trop unilatéral dans les rares sources mises en appui de la démonstration. Si cette pensée doit devenir modèle dans notre monde contemporain, qui est le/la sage qui bénéficie de cette gratification communautaire ? L’intellectuel·le ? Le/la professeur·e d’université ? Peut-on toujours parler d’autonomie et d’égalité lorsque le/la sage s’apparente à un·e gourou ?

(1) Le premier ouvrage, par Serge Latouche, donne à découvrir Jacques Ellul, les suivants Léon Tolstoï, Jean Giono, Joseph Lanza del Vasto et Charles Fourier.

(2) Il a publié La Part du bronze. Platon et l’économie (Paris, Vrin, 2010) ainsi qu’une traduction commentée du livre II de La République (Paris, Ellipses, 2006).