Espace et labyrinthes

, par Camille

Vassili Golovanov
Espace et labyrinthes
Verdier, 2012
244 pages, 18,50 €

par Camille

Le premier récit de ce recueil, La Source , témoigne de la méthode utilisée dans tout l’ouvrage : parvenir à la source de chaque chose pour tenter de la comprendre, qu’il s’agisse d’un fleuve, d’un auteur, d’une idéologie ou d’un roman. Ainsi, nous suivons Golovanov en voyage à la source de la Volga, aux origines de l’anarchisme et de la vie de Bakounine, et même à la source d’inspiration d’un roman de Platonov. C’est à une succession de « voyages insensés », au sens premier, que l’auteur se livre.

Point n’est besoin ici de situation extrême, du froid mordant et de l’absence de repère qui donnaient à sa précédente expédition sur l’île de Kolgouev (1) un caractère si irraisonnable, si dément. Les aventures contées dans ce recueil sont tout simplement dépourvues de sens. Golovanov n’en fait pas mystère, qui nous indique clairement tout l’arbitraire des choix qui ont guidé ses aventures. En fait de source unique, plusieurs ruisseaux peuvent prétendre au titre de source de la Volga, et rien ne justifie que celui qui se trouve dans la forêt d’Ovotsk soit préféré à d’autres par le peuple russe. De même, l’inspiration soufie que l’auteur prête aux poèmes de Klebnikov n’est qu’une extrapolation littéraire, puisqu’il est prouvé qu’aucun des textes mentionnés n’étaient disponible en russe à son époque. Quant à Tchevengour, le lieu du roman éponyme de Platonov, il est tout simplement imaginaire, et la quête de Golovanov se déroule, par défaut, sur les lieux hantés par l’écrivain.

L’absurdité de la tâche fait écho au fonctionnement du monde contemporain, avec le profit comme seul objectif valable, au sein duquel l’auteur a vécu en ayant « un travail inutile, une maison inutile où [il vivait] de façon inutile ». Mais contrairement au gain pécuniaire, ces voyages finissent par trouver un sens. Au milieu de considérations géographiques et littéraires, il n’est jamais aisé de comprendre d’où il surgit, pourquoi Golovanov et ses compagnons de voyages basculent d’une résignation désespérée à une authentique allégresse. Mais deux éléments, toujours présents, détiennent la clé de ces moment.

La beauté du monde tout d’abord, qu’il soit sauvage comme la steppe et ses nombreux oiseaux, ou le fruit d’un long travail, à l’instar du parc Priamoukhino, dans l’ancienne demeure de la famille Bakounine. Les digressions géographiques, les noms d’oiseaux et les toponymes accompagnent les récits et Golovanov réussit à nous faire comprendre que le monde alentour n’est pas qu’un simple cadre physique, le seul lieu de l’action, tout en évitant de mettre la nature au premier plan, de la vanter en soi. Second élément : l’humanité des compagnons de voyage et des personnes rencontrées en chemin, veuves de guerres, militants, anciens travailleurs des sovkhozes retournés au nomadisme à la chute de l’URSS. L’auteur trouve toujours parmi ses semblables quelque fait anodin qui lui donne raison d’espérer. C’est tantôt une remarque enjouée de sa fille, le constat de nouvelles solidarités parmi la jeunesse militante, la persistance des bals dans un village peuplé d’octogénaires ou des coutumes hospitalières dans la taïga.

Il y a dans ces pages comme une sorte de déclinaison russe du nature writing américain. Ce n’est pas que les paysages ne suffisent pas ou qu’ils semblent plus monotones que leurs équivalents d’outre-Atlantique. C’est qu’ils sont toujours liés aux personnes qui ont vécu ou sont passées par là, aux proches qui accompagnent le voyageur en esprit. Dans la veine d’une pensée écologiste, l’immensité ou la beauté de l’espace rend visible et compréhensible les méandres et les labyrinthes que sont les rapports humains. Loin de l’imagerie de la fraternité virile ou de la rudesse physique et morale qui permettraient de se mesurer aux éléments, ce sont ici l’humilité, l’empathie et l’entraide qui aident les femmes et les hommes à se révéler les un·e·s aux autres, à apprécier la compagnie humaine et la beauté du monde.

(1) Expédition racontée dans Éloge des voyages insensés , Verdier, 2008.