« Et c'est nous qu'on appelle des obscurantistes »

, par Sandrine Rousseau

Sandrine Rousseau est économiste et contributrice régulière à L’An 02 . C’est aussi un des visages de l’écologie politique, auprès du grand public pour sa position de porte-parole nationale d’Europe Écologie Les Verts et auprès des institutions dans la région dont elle est l’une des vice-président·e·s. Prise entre accusations d’obscurantisme et de progressisme, comment ajuste-t-elle son engagement écolo ?

Propos recueillis par Aude Vidal

L’An 02 : En 2012, la région Nord-Pas-de-Calais a invité Jeremy Rifkin à mener une troisième révolution industrielle (TRI), fondée sur l’innovation et des principes écologiques. Est-ce qu’on peut parler d’un succès pour les thématiques écologistes ? Et quelle différence avec celles que portent les écolos depuis quelques décennies maintenant ?

Sandrine Rousseau : Le succès, c’est de mettre la transition énergétique au cœur des politiques régionales et de dessiner une sorte de cap à suivre qui s’impose à tous les autres. Ce qui n’est pas gagné, c’est que personne ne s’entend réellement à ce jour ce qu’il convient de mettre en œuvre réellement. […] Une chose est certaine : la TRI n’est pas un coup de peinture verte. Elle a d’autres défauts mais ne mérite pas de tomber dans le travers qu’a connu le développement durable : un petit coup de protection d’un machin et hop, le tour est joué.

[...] Voilà ce qui tourne en boucle autour de la TRI : c’est une formidable opportunité et elle va permettre le développement de technologies innovantes incroyables. Il n’est fait mention nulle part d’une éventuelle diminution de nos consommations, notamment d’énergie, mais d’une substitution entre vieilles et nouvelles énergies. Ce discours, associé au terme révolution, renvoie dans les esprits à une nouvelle étape de développement. Comme la première et la seconde révolution industrielle, elle est synonyme de mieux, de plus et d’une nouvelle ère. Et d’ailleurs comme les deux précédentes elle est très largement portée par des hommes blancs (de plus de cinquante ans en général). Regardez pour vous en convaincre la liste des participant·e·s aux forums et vous comprendrez que si les sociologues disent juste (on mesure l’importance stratégique d’une réunion au nombre d’hommes qu’elle comprend) nous sommes là face à un mouvement de la plus haute importance.

Face à cela, deux possibilités s’offraient à nous écologistes : refuser cette TRI pour tous ces motifs ou au contraire se servir de ce mouvement (et de cet enthousiasme) pour aller plus loin dans la transition écolo. Nous avons opté pour la seconde solution. Pour une raison simple : il ne nous apparaissait pas aujourd’hui d’occasion plus importante pour mettre les sujets écologiques à l’agenda institutionnel, politique et économique.

L’An 02 : Puisque le découplage énergie-croissance promis par Rifkin, la consommation d’énergie baissant tandis que le PIB croît, n’aura jamais lieu et que les questions de la TRI sont aussi mal posées mais que cela semble agréer tant de décideurs, comment pensez-vous profiter de cette vague pour imposer vos préoccupations ? Sans simplement accompagner les politiques de modernisation écologique, de gestion technicienne des flux de matière, d’énergie et humains ?

Sandrine Rousseau : La question des comportements me semble être au cœur de nos difficultés : comment convaincre, comment faire en sorte que les personnes changent leurs comportements, qu’elles prennent le métro plutôt que la voiture, réhabilitent leurs logements, mangent moins de viande, du bio, etc. Pour le moment deux voies différentes sont envisagées : l’une consiste en une forme de contagion des bonnes pratiques. C’est un peu ce que prône la décroissance. Notre voisin décroissant ayant l’air heureux nous allons spontanément le suivre et l’imiter. On peut encourager la spontanéité par des démarches de démocratie participative mais fondamentalement cela reste du ressort de la bonne volonté. L’autre consiste à imposer les changements de comportements : par la fiscalité, l’interdiction, la norme, la règle. L’une et l’autre me paraissent posséder des avantages mais être insuffisantes à obtenir une transition d’ampleur. Aussi l’enthousiasme collectif généré par l’idée de nouvelles technologies ne me semble pas à négliger comme appui aux deux premières. Cela reste un appui mais cela fait venir vers ces réflexions des gens plutôt hostiles aux deux premières voies.

Or c’est indispensable à la réussite.

Moralité : la TRI très technologique nous permet aussi d’imposer les deux autres. Parce qu’au fond même la TRI a besoin de démocratie et de fiscalité. C’est à mon sens dans une savante addition de ces trois dimensions que l’on parviendra à avancer.

L’An 02 : Cela signifie-t-il que, alors que dans le paradigme écolo on trouve des critiques très fortes du système technicien (Jacques Ellul) et des monopoles radicaux qu’il met en place (Ivan Illich) les élu·e·s écolos ne proposeront plus de critique de la technique et de son influence sur nos structures sociales, mais dialogueront sur la base de l’enthousiasme technologique, pris comme un fait acquis ?

Sandrine Rousseau : Bien sûr que non ! Les écolos porteront toujours un regard et un discours critique sur la technique. Et plus encore que sur la technique, c’est sur la notion de progrès, compris uniquement comme progrès technique et technologique, que nous continuerons de porter la contradiction. Nous sommes d’ailleurs les seul·e·s à porter cette voix puisque la gauche traditionnelle est extrêmement productiviste et n’a pas d’analyse du progrès technique et de sa place. Quant à la droite, n’en parlons pas.

Le problème que cela pose en revanche est le renvoi systématique au procès en obscurantisme et à la décrédibilisation de notre parole. C’est d’ailleurs assez étonnant de voir à quel point des fois les choses s’inversent totalement. Dans la région Nord-Pas-de-Calais, le groupe Front de gauche (et essentiellement les communistes en son sein) se bat pour que l’on exploite le gaz de houille qui est un gaz enfoui dans la roche sous les mines. Et ils et elles justifient ceci au nom des nouvelles techniques nous permettant d’aller (enfin) chercher ce gaz, ressource précieuse pour nos entreprises. Nous, écologistes, nous y opposons fermement évidemment, la priorité n’étant pas d’aller chercher de nouvelles ressources fossiles, c’est un euphémisme. Mais c’est nous qui sommes taxé·e·s d’obscurantistes et contre tout progrès. Eux se parent de la modernité et des savoir-faire technologiques... Du gaz extrait des mines... Si là nous ne sommes pas dans un retour en arrière de plusieurs dizaines d’années, où sommes-nous ??? Mais cette opinion que l’obscurantisme est de notre côté est cependant très largement partagée.

Tout ça pour dire que nous ne pouvons pas à mon sens avoir un discours trop catégorique sur la technique sous peine de rompre tout dialogue et de perdre tout poids politique dans les décisions. Il y a un discours juste à tenir pour que nos positions puissent trouver un débouché dans les politiques mises en œuvre. Mais bien sûr tout cela sans jamais devenir technolâtres...

L’An 02 : Et quel est le rôle d’une vice-présidente écolo à la recherche, un champ dans lequel les attentes (politiques, sociales également ?) concernant les innovations techniques sont spécialement élevées ?

Sandrine Rousseau : Elle est de limiter la place de la recherche technique et technologique et de donner toute leur place aux recherches en sciences humaines et sociales (SHS) et aux recherches fondamentales. C’est d’ailleurs loin d’être facile puisqu’il existe un mythe très puissant dans le milieu politique qui consiste à penser qu’il existe un lien direct, court et efficace entre recherche technique et technologique (recherche appliquée) et création d’emplois. Et je crois que les hommes et les femmes politiques actuels se damneraient pour créer ne serait-ce qu’un seul emploi durant leur mandat ! Quand je suis arrivée, la totalité des financements étaient dédiés à la recherche appliquée, technique et technologique. Petit à petit, nous avons réorienté les financements vers les SHS et la recherche fondamentale. Mais je pense que ça ne tiendra que le temps d’un mandat écologiste dans notre région industrielle avide de technologies à même de ressusciter l’industrie. Mais au-delà des financements il y a une question à mes yeux centrale pour qui a lu Ellul ou Illich, c’est la place du citoyen dans les décisions de mise en place de techniques et de technologies. Pour la vice-présidente à la recherche que je suis, cela impose de développer une recherche co-construite avec les citoyen·ne·s. Nous l’avons fait et cela s’appelle « Chercheurs citoyens », dans la suite des PICRI d’Île de France. Mais cela impose aussi de faire des conférences de citoyen·ne·s sur les enjeux de la recherche ou encore un lieu de discussion sur l’éthique de et dans la recherche. J’espère réussir à le faire avant la fin du mandat… Mais je n’en suis pas sûre.