Fée et libre

, par Philippe Godard

Les fées sont un peu farouches. Mais, on le sait depuis l’enfance, elles aiment se réunir secrètement au fond des forêts et y célébrer des cultes joyeux qui redonnent sens et beauté à la vie.

Dès la fin des années 1970, un certain nombre de militants gays, autour d’Harry Hay, perçoivent que la « libération » que les homos sont en train obtenir risque de très vite se transformer en une simple intégration à la société de consommation. Mais pour eux, les gays ne doivent pas oublier ce que l’expérience de la minorité sexuelle leur a appris : le caractère construit des normes sociales, la façon dont elles servent certains intérêts et pas d’autres, et la nécessité d’inventer pour s’émanciper. Se libérer de l’hétérocentrisme pour s’aliéner à nouveau dans le consumérisme serait donc pour eux une forme d’échec.

Dans les années soixante, Harry Hay a rencontré différents formes de spiritualité amérindiennes et a immédiatement perçu leur potentiel subversif et alternatif au modèle dominant. La conception non-binaires des genres, le dépassement des apparences physiques et la recherche de la sincérité émotionnelle sont des éléments qui rentrent fortement en résonance avec l’idéalisme du mouvement gay radical dont Hay se revendique alors.

Et c’est de cette conjonction que vont naître les fées. En 1979, Harry Hay et ses amis lancent un appel pour la « Conférence spirituelle des Radical Faeries » et organisent un premier rassemblement aux États-Unis. Suite à cet événement fondateur, le mouvement va peu à peu essaimer et les groupes de fées se multiplier à travers le monde, reprenant les grands principes sans reproduire strictement le même modèle. Car la féerie est avant tout une dynamique qui fonctionne en réseau et non un mouvement structuré et hiérarchisé. Il s’agit fondamentalement de faire se rencontrer des personnes qui souhaitent vivre dans la « bienveillance choisie et partagée », comme le dit Absinthe, l’une des fées françaises que nous avons rencontrée. Cette dynamique est scandée par des rassemblements dans des « sanctuaires », qui sont en fait des lieux communautaires, libertaires et écologistes. Car c’est dans une frugalité pleinement choisie que les fées célèbrent la vie, rendent hommage à la nature et tentent de réenchanter le monde.

Très marqué par l’héritage amérindien à ces débuts, le mouvement, en s’internationalisant, s’est ouvert sans encombre à d’autres imaginaires. Car, comme le souligne Absinthe, « nous croyons comme les païens croyaient », utilisant la force allégorique des héritages culturels pour dire plus que la stricte objectivité rationnelle ne le peut. Cohabitent ainsi pacifiquement chez les fées des éléments de la culture celtique, du paganisme germanique ou de la spiritualité indienne.

Proches du mouvement queer, les fées revendiquent des identités en mouvement, et les rituels qu’elles pratiquent tiennent plus de la performance que de la liturgie normée, et leurs engagements spirituels n’ont pas vocation à constituer de nouveaux dogmes mais, au contraire, d’ouvrir des possibles. Elles participent ainsi activement à la décolonisation des imaginaires et pourraient être une source d’inspiration pour tous ceux et toutes celles qui souhaitent s’émanciper du fétichisme de la marchandise et s’inventer une vie plus douce.

NB : Pour accéder aux textes fondateur du mouvement des Radical Faeries, lire Harry Hay, Radically Gay , Beacon Press Books, Boston (USA), 1996.