Fragiles ou contagieuses

, par Aude Vincent

Fragiles ou contagieuses. Le Pouvoir médical et le corps des femmes
Barbara Ehrenreich et Deirdre English
Éditions Cambourakis, 2016
147 pages, 18 euros

On a beau savoir dans les grandes lignes l’histoire de l’oppression des femmes par les hommes, le détail de la réalité est toujours bien plus grave que ce qu’on n’envisageait que vaguement. Les tenants du patriarcat ont décidément été autant idiots que retors depuis bien longtemps.

Les explications « biologiques », « naturelles » avancées par les hommes pour justifier la domination des femmes à leur profit sont fascinantes par leur plasticité temporelles. Les études historiques des arguments patriarcaux sont donc toujours instructives, et dans cette lignée Fragiles ou contagieuses est particulièrement édifiant.

Ce qui frappe en premier lieu, c’est la justification par la « nature » féminine non pas d’une catégorie (l’ensemble des femmes), mais de deux : les femmes bourgeoises d’un côté, les femmes des classes populaires de l’autre. Au nom d’une même « nature féminine », les premières sont déclarées faibles et maladives, vouées à une perpétuelle convalescence, quand les secondes sont présentées comme robustes, dures à la tâche, mais également comme vecteurs de maladie dont il faut se méfier. Comment le même commun biologique peut-il justifier deux stéréotypes aussi distincts l’un de l’autre ? Mystère de la médecine, ou plutôt des médecins-hommes confisquant le savoir médical. Car si en Occident entre le milieu du 19e et le début du 20e siècle, la religion perd de son pouvoir à attribuer les rôles de genre, de classe ou de race, la science, et notamment la médecine, prend cette place.

L’oisiveté forcées des femmes des classes supérieures n’est évidemment possible que par l’exploitation des classes populaires. Pour leurs maris elles sont des trophées décoratifs, des preuves de leur aisance financière. Dans les classes « moyennes », cela représente un idéal à atteindre, même si les finances des familles ne leur permettaient évidemment pas l’inactivité totale. Les héroïnes de Jane Austen sont une bonne illustration de ce tiraillement.

Celles qui peuvent se permettre, et à qui l’on impose, de ne rien faire, finissent par s’en trouver réellement mal. Leurs « nerfs », disent les médecins, recommandant encore plus de repos et toutes sortes de traitements, allant jusqu’à la clitorectomie. Cette prétendue fragilité maladive est donc un bien juteux marché pour les docteurs, mais aussi l’argument massue contre le vote des femmes ou leur accès à l’éducation supérieure.

Les femmes des classes prolétaires souffrent de nombreuses maladies et blessures à cause de leurs conditions de travail, mais les médecins n’en ont pour la plupart que faire. Ils ne se soucient de ces femmes qu’en tant que potentiels « nids de germes » pouvant contaminer leurs patronnes et patrons, ou parce qu’elles font trop d’enfants. Ah, les motivations nauséeuses de nombre des premier-e-s militant-es pour la contraception...

Ce tableau nous semble aujourd’hui autant grotesque que révolu. Pourtant les stéréotypes sexistes en sont encore nourris en partie : de certains standards de beauté (langueur, yeux brillants, lèvres rouges, et pâleur des tuberculeuses : jeter un œil aux défilés de mode...), au fait que l’on trouve toujours plus normal dans un couple hétéro que la femme plutôt que l’homme ne travaille pas.

Cet essai permet aussi de redécouvrir que si l’oppression ne date pas d’hier, la résistance à celle-ci non plus. Ceci notamment à travers quelques-unes des premières docteures en médecine, Elizabeth Garrett Anderson ou Mary Putnam Jacobi entre autres, qui s’élevèrent contre les stéréotypes de genre et les violences allant avec. Des figures que nous devons n’avoir de cesse de sortir des ombres de l’histoire.