Green Deal

, par Jipé

Green Deal. La Crise du libéral-productivisme et la réponse écologiste
Alain Lipietz
La Découverte, 2012, 185 pages, 16 €

par Jipé

Rares sont les économistes qui ont prévu la crise financière de 2008. Alain Lipietz est de ceux-là. Infatigable arpenteur des institutions et militant écologiste de longue date, il nous livre son analyse d’une crise globale, à la fois alimentaire et sanitaire, énergétique et climatique. Aux réponses éculées des tenants du modèle libéral-productiviste, il oppose le Green Deal. Car la crise actuelle est celle d’une façon de produire, de consommer, de se nourrir, de se chauffer et transporter.

L’auteur identifie avec acuité l’origine profonde des perturbations actuelles de notre modèle économique, liée au dilemme FFFF des priorités sur l’usage des sols, selon l’acronyme anglais : Food – la nourriture pour les hommes –, Feed – la nourriture pour le bétail –, Fuel – la nourriture pour les machines –, ou Forest – les réserves de biodiversité et de puits de carbone. Au milieu des années 2000, l’explosion des prix alimentaires sur le marché mondial résulte d’abord de la demande des pays émergents, elle-même tirée par l’adoption du régime alimentaire carné à l’occidentale. Or la production de protéines animales nécessite dix fois plus d’espace que celles des protéines végétales traditionnelles. Une pression s’exerce sur les terres cultivables alors que les premiers effets du réchauffement climatique se traduisent par plusieurs années de sécheresse, et que la réponse productiviste à la crise énergie-climat passe par le développement des agrocarburants. Le resserrement du nœud FFFF se traduit par une augmentation simultanée des prix alimentaires et de l’énergie. Aux États-Unis, les ménages pauvres endettés doivent alors choisir entre payer pour leur nourriture, pour le carburant de leurs voitures ou pour rembourser leurs maisons. La crise des subprimes éclate, déprimant le marché du logement et ruinant les industries dépendant de la demande des ménages. Ainsi, pour la première fois depuis 1848, de mauvaises récoltes déclenchent une crise d’Ancien Régime. Mais cette fois, les mauvaises récoltes ne sont pas dues à la fatalité, mais bien aux réformes libérales du capitalisme agraire des dernières décennies et au modèle capitaliste de développement dans l’industrie et l’urbanisme.

Le diagnostic est implacable. Un monde qui devenait invivable est devenu impossible. A l’issue de ce brillant exposé, Alain Lipietz propose un Green Deal et une feuille de route pour la sortie de crise : régulation financière et budgétaire, nouveau partage de la valeur ajoutée, investissement vert, transitions énergétique et alimentaire, développement de l’économie sociale et solidaire.

La dernière partie de l’ouvrage, intitulée « La conquête de la majorité », s’avère toutefois symptomatique de ce qui peut apparaître comme une tare congénitale du projet écologiste. Le mouvement ayant comme horizon et utopie la catastrophe à éviter semble en effet avoir toutes les difficultés du monde à susciter l’adhésion des masses et à créer une majorité politique porteuse d’alternatives au modèle en crise. Et la lucidité d’Alain Lipietz dans ces lignes renforce cette interrogation : l’espoir, l’envie d’un changement sont-ils possibles ? Au lecteur ou à la lectrice d’en juger, sur la base des analyses de ce « petit » (selon le mot l’auteur) livre, édifiant et accessible.