Greetings from Mont-de-Marsan

territoire {PNG} par Natacha Sansoz et Pantxo Desbordes

La théorie du désenclavement

Nichée au cœur du vaste massif forestier landais atrophié par les tempêtes, la préfecture du quarantième département vit à sa manière les paradoxes de la ruralité d’aujourd’hui.
Les mutations territoriales ont marqué l’évolution de cette citadelle du XIe siècle, érigée au confluent de deux rivières, la Douze et le Midou. À l’embranchement de ces deux routes fluviales, où circulaient les hommes et les marchandises depuis le paléolithique, on édifia un quai. Ainsi naquit Mont-de-Marsan, ville étape, forteresse marchande aux clefs précieuses.
Ces deux clefs que l’on retrouve sur les armoiries de la ville symbolisent cette opportunité territoriale. Deux rivières en formant une, la Midouze, ont scellé le destin de cette cité isolée dans un environnement hostile, celui des marais de Gascogne.
Il faut attendre le XIXe siècle pour voir un « aménageur », Nicolas Brémontier, s’attaquer à la problématique landaise et penser ce Far West insalubre comme une formidable aubaine industrielle.
Publiquement, la plantation de pins maritimes sur la plaine landaise fut présentée en 1857, année de la loi relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne, comme indispensable pour « assainir les marécages et améliorer les conditions d’hygiène ». Malgré les révoltes, l’agropastoralisme céda la place aux monocultures du pin, du maïs et l’on privatisa la Terre.
L’activité portuaire disparut de la citadelle montoise qui mua lentement en une ville essentiellement administrative, puis militaire. Au lendemain de la 2e guerre mondiale, l’aéro-club local, devenu aéroport militaire sous l’occupation allemande, changea la ville en cité garnison. Il est des « aménageurs » qu’on préfère oublier, d’autres auxquels on donne des noms de rues. La postérité est chose subjective, surtout quand on s’assoit dessus.

The dark side of the Moun
La base de Captieux, aux portes de la Gironde, servirait de leurre, se dit on sûrement, au moment où l’on fit de la base aérienne montoise 118 le refuge du fleuron de la puissance de feu du processus de dissuasion français. Camouflée par la ville mitoyenne au garde-à-vous, la BA118 allait pendant près de quarante ans abriter La Bombe, dans un voisinage inimaginable aujourd’hui avec quelques 30.000 âmes, plongeant la ville dans un immobilisme secret-défense.
Saupoudrez d’une pincée de folklore culinaire, d’un chouïa de culture rugbystico-ibérique, arrosez d’une lampée d’Armagnac, laissez reposer une trentaine d’années, afin de curer les restes des Trente Glorieuses. Vous obtenez Mont-de-Marsan, lou Moun, en gascon.
L’agglomération montoise compte désormais 50 000 habitant
·e·s et vit une croissance structurelle galopante. Enclavée au nord par la BA 118, la ville s’étend désormais dans un amas de zones commerciales et de quartiers pavillonnaires assez déprimants.
À l’image des Landes et de l’Aquitaine, Mont-de-Marsan est aujourd’hui sous le feu des aménageurs, du désenclavement, de la conquête perpétuelle de la carte et du territoire. On y vante le Progrès en inaugurant des autoroutes, on y sacralise l’Avenir en le faisant rimer avec Vitesse, oubliant le présent et ceux qui y vivent, loin de la carte de Tendre.
L’exubérance des ronds-points à palmiers y masque mal la tentation pour le béton et l’acier. Les allées et venues des avions de chasse, 22 000 mouvements par an, vous déchirent les feuilles à 120 décibels. Quand la lumière s’y prête, on aperçoit la pluie fine de kérosène s’échapper des réacteurs, pour s’épandre sur la ville, tel le gaucho sur l’abeille, inexorablement. Le rêve agro-militaire de Monsanto est ici devenu réalité. La préfecture des Landes vient d’accorder une dérogation autorisant l’épandage de pesticides par hélicoptère sur les champs de maïs. Décidément, on vit une chouette époque, dans un décor de carte postale, où paradoxalement, il fait bon vivre et se tirer une balle dans le pied.

Greetings from Mont-de-Marsan – French California.