Il était une fois les projectionnistes

, par Lala Lili

Dans la série des métiers d’antan : projectionniste. En 2006, titulaire depuis peu d’un CAP, je suis engagée pour des remplacements dans une grande chaîne de cinémas. J’enchaîne sur une cinquantaine de CDD pour finir par décrocher un CDI, à mi-temps puis à plein temps. Nous sommes alors en permanence trois opérateurs/rices pour plus de quinze salles. Le travail peut être intense, particulièrement du lundi au mercredi matin, à monter et démonter les bobines ou à régler image et niveau sonore pour la semaine. Avec quatre ou cinq kilomètres de pellicule pour un film, les bobines nous arrivent séparées, pesant au total une vingtaine de kilos. Il faut en remonter entre six et huit, mises bout à bout et collées sur le même cerceau. Un boulot physique !

Aujourd’hui les fichiers arrivent via connexion sécurisée sur les machines, qu’il faut programmer au début de la semaine pour qu’elles marchent toutes seules jusqu’au mardi. A peine est-il besoin de les allumer le matin et de les éteindre le soir. En cas de défaillance, le/la technicien-ne de garde appelle la hotline qui à distance prend la main sur la machine. Pour celles et ceux qui n’ont pas fait l’objet d’un plan social, le travail est devenu simple surveillance, d’un ennui et d’une solitude que n’envient pas leurs collègues au chômage. Même ces postes sont voués à disparaître.

Plus de projectionnistes, plus de pellicules à reproduire en plusieurs centaines d’exemplaires : est-ce que le dispositif est plus écologique ? Certes les pellicules sont des supports synthétiques bien crades, mais le numérique augmente la rapidité de l’obsolescence des machines. Les formats (35 mm pour une bande classique) n’ont pas changé ces dernières décennies, et nous bossions sur des machines qui avaient quinze ans. Quarante ou cinquante dans certains ciné-clubs. Comme un ordi, les machines numériques ont une durée de vie de sept à huit ans. Made in China, dead in Ghana . Les petits cinémas français, grâce au volontarisme des municipalités qui ont subventionné leur équipement, ont réussi leur transition mieux qu’ailleurs. Paradoxalement, le passage au numérique est bien plus lent aux USA, où l’on n’octroie pas autant d’aides à l’exploitation. Les financements publics ont donc contribué à la vitesse du basculement opéré en France entre 2010 et 2012. Entre le succès d’ Avatar et mon entrée à Pôle emploi.

Plus économique, le numérique ? Entre les frais d’installation (machines, réorganisation des cabines et mise en réseau), le rythme de renouvellement des machines, l’externalisation de leur entretien, il y a encore quelques inconnues et beaucoup de disparités dans les différents modèles économiques. Mais une chose est certaine : les coûts matériels remplacent les coûts humains. Et les petites salles, qui ont bien réussi ce passage, restent vulnérables et pourraient avoir du mal à se faire aider en cas de nouveau bond technique.

Pour les distributeurs, c’est tout bénef : les frais de copie et de transport disparaissent [1], le contrôle sur les usages du film sont plus faciles (la projection sauvage du film en-dehors des horaires d’ouverture, à l’attention du personnel, n’est plus qu’un souvenir). Pour les cinéastes, la qualité de l’image n’est pas au rendez-vous : perte de fluidité, de profondeur de champ, et les points de brillance de la projection numérique peuvent ruiner leur travail d’étalonnage. La plus grande inégalité de traitement est de mise pour les films de patrimoine : quelques dizaines de grands films sortent en numérique dans des versions restaurées, mais le tout-venant continuera à n’exister que sur pelloche. Et les spectateurs/rices ? Les cinéphiles se plaignent d’une image trop réaliste, trop brillante et qui ressemble un peu trop à de la télé. Les autres acceptent des défauts qui sont les mêmes qu’à la maison. Il faudra leur en mettre à tou·te·s plein la vue pour qu’ils et elles sortent leurs dix euros par film ou vingt par mois. Mais ceci est une autre histoire...

Notes

[1Une partie de ces économies est compensée par des « frais de copies virtuelles », une contribution obligatoire qui porte sur les deux premières semaines d’exploitation. Elle participera au financement sur le long terme de l’équipement des petites salles.