#Indignés ! D'Athènes à Wall Street, échos d'une insurrection des consciences

, par Aude Vidal

#Indignés !
D’Athènes à Wall Street, échos d’une insurrection des consciences
textes recuellis par la revue Contretemps , Zones/La Découverte
2012, 196 pages, 14,50 €

« Si le seul moyen de s’apercevoir du monde de merde dans lequel on vit est de se faire virer, alors tout le monde à la porte ! », disait l’autre (1) . On y est presque : «  Toute une génération de diplômés de l’enseignement supérieur est touchée par le plus haut pourcentage de déclassement de toute l’histoire des États-Unis » (2) . Ce qui ne doit pas être étranger au surgissement d’Occupy, le plus abondamment commenté dans ce recueil de textes autour de quelques mouvements sociaux apparus en 2011. De la place Tahrir à la place Syntagma, de la Puerta del Sol à Wall Street, on a pu assister à la remise en cause de la gouvernance mondiale et du néo-libéralisme, sous une forme qui a eu l’heur d’intéresser le public, plus que les grèves et les occupations d’usine traditionnelles, lesquelles produisent des discours et des images apparemment moins enthousiasmants (3) .

Outre une sélection des textes issus de ces mouvements (textes singuliers, de groupes ou manifestes), la revue Contretemps édite, dans un mélange très inégal, des commentaires qui partagent leur temporalité, certains étant des interventions devant ces assemblées. Judith Butler et Angela Davis viennent ainsi encourager les manifestant·e·s d’Occupy Wall Street ou Philadelphie. Des gestes de soutien bien sympathiques, mais dans d’autres textes l’accompagnement se fait flatterie : « Les vieux militants de la gauche radicale dans mon genre sont prompts à reconnaître dans chaque nouveau-né le messie », ironise Mike Davis (2) . On mobilise ainsi les notions romantiques de multitude, rhizomes, corps en résonance, affectivité, on se pâme devant cette belle énergie sans contribuer à nourrir la réflexion. David Graeber se lance ainsi dans une ode à l’assembléisme, une forme politique qui a toujours suscité – à juste titre – la méfiance des anarchistes. Toni Negri et Michael Hardt formulent une critique peu claire de la représentation. David Harvey s’indigne que l’État puisse réguler autoritairement l’espace public (rappelons qu’entre « commun » et « public », la différence est justement la main-mise étatique).

Naomi Klein dresse un parallèle entre les mouvements de 1999 et ceux de 2011 et touche du doigt des questions vitales comme l’inscription dans le temps (contre-sommet ponctuel vs. mouvement d’occupation) ou les relations humaines (« comment nous nous traitons les uns les autres »), mais selon elle la différence tient à ce qu’aujourd’hui «  [les faits] sont si flagrants, si évidents, qu’il est plus facile qu’en 1999 de toucher les gens et de construire un mouvement rapidement ». Comme si les générations précédentes n’avaient pas été informées de l’état du monde (elles n’avaient fait que lire Rachel Carson ou Barry Commoner, et pas vu les films de Naomi Klein ?), comme si l’existence d’une situation inacceptable et sa connaissance par un public assez nombreux suffisaient à mobiliser. Magie de l’information, magie des réseaux sociaux, fascination un brin néolâtre qui se retrouve jusque dans le titre. Leónidas Martín, manifestant espagnol, raconte sa découverte du militantisme à travers une « force sans nom » qui se propage par SMS et sur le net et crée de la mobilisation sans passer par la case « organisation ». Et à le lire, on se demande bien comment on avait pu descendre dans la rue avant tout ça... Révoltes urbaines ou paysannes, elles se passaient à la fois d’organisation et de techniques de communication sophistiquées mais arrivaient tout de même à faire jaillir la « force sans nom ». Mystère. Serait-ce que, pour se mobiliser, il ne faut pas seulement avoir la date et le lieu du rendez-vous sur son smartphone, mais surtout de bonnes raisons ?

Avec de tels maîtres à penser, les assemblées font parfois preuve d’une belle naïveté : critique de la représentation au nom de la « démocratie réelle » mais exigence d’une meilleure représentation (4) , appel à la production d’énergies propres qui seraient injustement délaissées par la course au profit (5) . On appréciera bien plus volontiers les auteur·e·s qui apportent du grain à moudre aux manifestant·e·s (Barbara et John Ehrenreich dressent un tableau sociologique puissant du déclassement des classes moyennes états-uniennes ; L.A. Kauffman raconte une passionnante histoire du consensus), voire les titillent. Joel Olson les engage à prendre en compte dans leur lutte la dimension raciale, susceptible selon lui d’être mal traitée si elle est niée. Slavoj Žižek les prend gentiment à partie : « Ne tombez pas amoureux de vous-mêmes, avec tous ces bons moments qu’on est en train de passer ici ». Mike Davis relativise leurs plus belles victoires («  La plupart de nos discours sur Internet prêchent des convaincus ») et inscrit leur lutte dans un mouvement plus large, sans flatter à l’excès leur spécificité, sans la nier non plus. Une juste distance qui manque souvent dans le reste de l’ouvrage.

(1) Nicolas Bacchus, texte dit dans l’album « Balades pour enfants louches ».
(2) Mike Davis, « A court de chewing-gum ».
(3) Il est probable que la maîtrise, par la majorité des participant·e·s, des codes (à défaut de l’aisance matérielle) de la classe moyenne, soit pour quelque chose dans son caractère très audible.
(4) Première proposition de l’assemblée générale de Puerta del Sol, le 20 mai 2011 : « changement de la loi électorale » en vue d’une proportionnelle intégrale. Les lecteurices de mon blog, bien fourni en matière de critique de la représentation, auront compris ce qui coince.
(5) La onzième proposition de l’assemblée générale de Puerta del Sol, le 20 mai 2011 (« promotion d’énergies renouvelables et gratuites ») et la condamnation du « blocage aux formes alternatives d’énergie » par la déclaration d’occupation de Wall Street le 29 septembre 2011 sont les seules incursions de ces assemblées dans les questions d’environnement, et c’est pour exiger la fuite en avant (mais propre et anti-capitaliste !) de la consommation énergétique, alors que le capitalisme court bel et bien derrière ces énergies, capables elles aussi de saccager l’environnement (lire à ce sujet Le Sens du vent d’Arnaud Michon, Encyclopédie des nuisances, 2010 et Le Soleil en face de Frédéric Gaillard, L’Échappée, 2012). Comment ne pas lire un simple souci de réduire les factures individuelles ?