Introduction à l’histoire environnementale...

, par Aurélien Boutaud

Introduction à l’histoire environnementale
Jean-Baptiste Fressoz, Frédéric Graber, Fabien Locher et Grégory Quenet
La Découverte, Repères, 2014
128 pages, 10 €

L’histoire environnementale est indéniablement sortie de l’ombre dans le courant des années 2000, en particulier suite à la publication de l’ouvrage de Jared Diamond sur l’effondrement des sociétés humaines. C’est en effet par le biais de ce livre polémique que la plupart des écologistes ont alors découvert cette discipline, pourtant née plus de trente ans auparavant aux États-Unis. En France, où elle a longtemps été boudée par le milieu universitaire, les ouvrages de synthèse dédiés à l’histoire environnementale ne sont donc pas légion. En réunissant quatre auteurs français qui ont œuvré à faire connaître l’histoire environnementale, les éditions de la Découverte nous donnent l’occasion de découvrir en une centaine de pages ramassées la richesse et la diversité de cette discipline en plein essor.

Car ce qui frappe avant tout, à la lecture de cette Introduction à l’histoire environnementale, c’est bien la diversité incroyable des études regroupées derrière cette bannière. Une variété telle qu’il devient même difficile de leur trouver un fil directeur. On se rattachera donc à cette définition succincte du début du premier chapitre, qui propose de décrire l’histoire environnementale comme une « histoire des interactions entre les sociétés humaines et leurs environnements : ce qui les entoure, ce qu’ils habitent, ce qui les nourrit ». Une définition large, qui permet aux auteurs de distinguer quelques grandes manières de raconter cette histoire (chapitre 1) mais aussi quelques objets d’étude très différents.

Le second chapitre aborde par exemple les études de l’histoire environnementale sous l’angle des ressources naturelles, nous rappelant à quel point la modernité a changé l’appréhension de la nature pour la réduire parfois à un simple support de production de ressources destinées aux activités humaines. A des époques et des endroits différents, cette vision de la nature comme « support de production » a mené les sociétés modernes à interagir avec l’environnement selon des modalités différentes : par exemple en privatisant la nature afin de mieux l’intégrer à la rationalité économique ; puis, plus tard, dans une optique plus proche de l’ingénierie, à travers une injonction de soutenabilité qui prétendait pouvoir établir des règles de gestion pérenne des ressources naturelles. Cette vision fonctionnaliste de la nature va également entraîner des réactions, comme l’apparition du conservationnisme, qui sera quant à lui davantage porté par un discours scientifique et naturaliste, s’attachant à souligner la valeur intrinsèque de la nature pour en réclamer la conservation de certains pans. Mais ce que montre l’histoire environnementale, c’est que derrière chaque mouvement se cachent bien entendu des rapports de force entre des acteurs « porteurs » (industriels, économistes, ingénieurs, naturalistes) mais aussi pléthores d’acteurs secondaires, parfois complices et parfois victimes. Ainsi, dans les terres de la wilderness américaine, aussi bien que dans les forêts des anciens empires coloniaux, le conservationnisme a souvent permis la mise sous cloche d’une nature au bénéfice des classes dominantes et au détriment des minorités soudainement privées d’accès – au nom de la protection de la nature – de leurs propres terres.

Les chapitres suivants décryptent comment la nature s’est invitée dans les débats sous d’autres prismes que celui des ressources. Soit par le biais des menaces – pollutions, risques et autres catastrophes (chapitre 3). Soit encore par l’intermédiaire des phénomènes de marchandisation et de consommation de la nature (chapitre 4). Soit encore dans le cadre de la mondialisation de l’économie et de ses conséquences sur l’environnement global (chapitre 5) et plus particulièrement sur le climat (chapitre 6). Dans tous les cas, l’histoire environnementale s’intéresse à ceux qui protègent ou, au contraire, transforment et parfois détruisent l’environnement. Que ce soit à travers des monographies, des études de cas, des comparaisons, l’histoire environnementale cherche ainsi à explorer à la fois les discours, les intérêts, les rapports de force qui opposent ces acteurs. Et c’est en agençant ces faits, en les interprétant – avec plus ou moins de bonheur – que les historiens de l’environnement tentent d’écrire le récit des relations complexes entre l’homme et la nature. Une histoire qui ne fait pas toujours l’unanimité, bien entendu. C’est ce que n’hésitent pas à rappeler les auteurs de cet ouvrage, en montrant que les récits tissés par certains penseurs sont souvent remis en cause par d’autres. Il en va ainsi du désormais célèbre exemple de l’île de Pâques, dont on a longtemps cru que la déforestation totale avait été causée par la surexploitation humaine alors que des travaux plus récents estiment qu’elle aurait été provoquée par l’introduction de rongeurs, elle-même consécutive à la colonisation espagnole.

On aurait parfois aimé que l’ouvrage soit plus didactique et plus clairement organisé (pour tout dire, plus scolaire) à l’instar des ouvrages généralement publiés dans la collection Repères. Mais il faut se souvenir que, plutôt qu’un manuel d’histoire environnementale, c’est bien une introduction qui nous est ici proposée. Une manière pour le lecteur de s’immerger dans une discipline foisonnante et encore largement en construction. Et de se donner envie d’aller plus loin...