L'Emprise numérique

, par Isabelle Lamaud

L’Emprise numérique. Comment Internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies
Cédric Biagini
L’Echappée, Montreuil, 2012
448 pages, 14 €

Livre numérique, cartable électronique, Google, réseaux sociaux, Mark Zuckerberg, tablette, smartphone, printemps arabes, Wikileaks, partis pirates, cyberactivisme, Peter Thiel, data centers, marketing viral, trouble du déficit de l’attention... Après La Tyrannie technologique (2007) et ses textes dans Offensive et La Décroissance, Cédric Biagini nous propose ici une perspective à la fois globale et détaillée sur la manière dont Internet et les nouvelles technologies se développent et façonnent nos sociétés, nos rapports aux autres et à nous-mêmes.

Cédric Biagini s’arrête tout d’abord en détail sur les modalités de l’émergence du livre numérique, de l’invasion des nouvelles technologies à l’école, puis de l’expansion fulgurante des réseaux sociaux, Facebook en tête. Il examine les transformations induites sur notre manière de lire, d’éduquer, de construire nos rapports sociaux. Rendues possible par la diffusion d’outils techniques tels que tablettes numériques et smartphones, ces pratiques nouvelles n’en sont pas moins le produit de stratégies commerciales agressives de la part de grands empires du numérique : Google, Amazon, Facebook, Apple, etc. Ces dernières accompagnent leurs « révolutions » d’un discours puissant de propagande qui permet de persuader les pouvoirs publics de les soutenir, et ceux qui vont en être les victimes de se résigner ou de se rallier. Editeurs/rices, libraires, bibliothécaires, enseignant·e·s, ces corps intermédiaires qui constituent une culture et des lieux d’échange, sont ainsi sommé·e·s de travailler à leur propre disparition au nom des nouvelles exigences d’immédiateté, d’abondance et de transparence.

La seconde partie de l’ouvrage se penche sur la mythologie de l’E-révolution, avec son utopie d’un « communisme high tech », ses hackers, cyberactivistes et autres Anonymous. Dans la lignée des penseurs techno-critiques, l’auteur s’emploie à démonter le discours techno-utopique qui s’est renouvelé à partir des années 1990 autour du culte d’Internet. Même paradoxe connu : l’informatique et Internet sont neutres – et donc ne peuvent être critiqués en tant que tels – et pourtant ils portent en eux-même la promesse de lendemains qui chantent : liberté, gratuité, horizontalité, participation, nomadisme, connaissance, partage, etc. Dans le militantisme « cool » 2.0, ce sont là aussi les corps intermédiaires – associations et autres collectifs – qui s’effacent, et avec eux des lieux de socialisation, de formation et de vie en commun. Et si la frénésie technophile s’est approprié les mouvements contestataires des printemps arabes, « le pouvoir s’est effondré parce qu’un peuple a pris en main son destin et a mis en jeu son corps ». Internet aura peut-être autant permis aux contestataires de médiatiser leurs mouvements qu’aux régimes de les réprimer. Cédric Biagini poursuit son analyse des « illusions numériques » avec, entre autres, les cas de Wikileaks, des Anonymous, et enfin des partis pirates renouvelant les théories ultralibérales et libertariennes.

La troisième partie revient sur la nouvelle figure numérique infantilisante du capitalisme au sein de laquelle les nouvelles technologies renforcent l’imaginaire de la croissance et du progrès infinis. Derrière l’apparente gratuité d’Internet apparaît l’omniprésence de la publicité dont le pouvoir est décuplé par les nouvelles possibilités de ciblage et de géolocalisation. Derrière la pseudo dématérialisation apparaît le gouffre énergétique des data centers, gigantesques infrastructures au cœur d’Internet, ou encore la course aux matières premières aux conséquences humaines et sanitaires désastreuses.

Pour Cédric Biagini, face à cette emprise du numérique sur nos vies, « la résistance au déferlement technologique ne peut se réduire à un refus individuel. […] Remettre en cause aussi radicalement les fondements de la société industrielle et capitaliste implique la confrontation et la construction d’un rapport de force avec tous ceux qui en sont les garants ».