L'agriculture bio, nouvelle frontière du capitalisme ?

, par Xavier Noulhianne

L’enchâssement réussi des produits et des pratiques de l’agriculture biologique dans le marché capitaliste est-il un dévoiement ou la suite logique de décisions prises au moment de l’élaboration des chartes qui la régissent ? Rencontre avec Xavier Noulhianne, éleveur en Lot-et-Garonne. Propos recueillis par Aude Vidal. Dessins de Guillaume Trouillard.

Tu es éleveur en bio dans le Lot-et-Garonne. Est-ce que ça revient à dire que tu travailles contre l’agriculture industrielle ?

La plupart des gens se disent que l’agriculture biologique, c’est un paravent contre l’industrialisation. Ben non, avec les contraintes économiques, la bio aussi s’est spécialisée, fait des choix pour être rentable. En bio, quand tu fais de la poule, tu n’es pas obligé de les faire naître, tu achètes les poussins au même endroit que les conventionnels, chez des naisseurs. Même des mecs qui bossent bien, ils ne font pas autrement parce qu’économiquement ça ne marche pas. C’est une production à part, deux fermes en une s’il veut mener d’un côté ses poules et de l’autre faire naître des poussins. Pour s’installer autrement, il faut démarrer dix activités à la fois, dix ateliers, dix investissements, c’est un vrai problème d’organisation sociale. Il n’y a pas de solution miracle pour faire en sorte que quelque chose soit possible dans ce monde-là.

Je dois être en phase avec l’économie dans laquelle je suis, pas essayer d’y échapper. J’ai calculé le nombre d’animaux dont j’avais besoin pour rembourser mes traites et pouvoir vivre. Pas de potager, c’est pas une ferme mais une activité spécialisée. C’est un des premiers signes d’industrialisation. Je connais les animaux, le foin, le fromage, mais tu me mets face à un verger je sais pas quoi faire. Ça pose un problème, quand tu es censé être paysan.

Il y a un texte de Jean Giono, « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix », en 1938, où il explique super bien ça, et pas du tout dans des termes politiques. Il dit à ses voisins : « Vous êtes en train de vous spécialiser, de devenir producteurs de blé, de ne plus être des paysans ». Il n’y a plus de paysans en France, on est dans une production spécialisée. A part peut-être dans ce coin de Lot-et-Garonne, entre Laroque-Timbaud et Sainte Livrade, où il reste des gens (pas en bio), des conventionnels et des vieux qui font encore tabac, pruneaux, céréales, maraîchage. Ils ont une économie qui ressemble encore à un panel, comme s’ils produisaient pour eux et produisaient aussi pour les autres. Tu présentes à la Chambre d’agriculture un projet d’installation avec tout ce que fait mon voisin, tu te fais jeter ! Tu peux pas. C’est une agriculture héritée qu’on ne peut pas mettre en place maintenant. Cette agriculture de polyculture a eu une utilité sociale, et aujourd’hui elle n’en a plus. Si on arrive à échapper à la spécialisation, c’est qu’on aura vraiment réglé la situation, socialement.

Comment est-ce que tu t’arranges avec l’économie capitaliste ? Tu commercialises comment et à quel prix ?

Les prix en bio, c’est de l’abus. Pas parce que c’est trop cher, mais parce qu’on refuse de calculer ce que ça coûte vraiment. Je faisais des marchés de producteurs dans les Bouches-du-Rhône où il y avait ça. Pour intégrer ce marché il fallait pouvoir produire son compte de résultat, expliquer les coûts de production et le prix du fromage. Mais aujourd’hui il n’y a pas un producteur bio qui fasse ce calcul, on se contente de mettre 30 % de plus que les prix du marché. Dans la charte de 1972 de l’IFOAM, inspirée par Nature et Progrès, avant la certification officielle, il y a des considérations sociales, salariales, et sur le calcul du prix. Et là il n’y en a plus.

Moi je calcule mon coût de production, j’ai besoin de 2,80 euros le litre et je me retrouve sur les marchés de Bordeaux moins cher que les conventionnels. Parce que j’ai calculé ! Et mon prix reste stable toute la saison. C’est peut-être encore trop cher pour des gens, 2,80 euros, mais c’est le prix. A travers mon exploitation, c’est le système économique qui parle et je ne vais pas me battre seul pour le changer, sinon je coule.

Pour que le commerce soit équitable, il faut que les paysans puissent dire de quoi ils ont besoin pour vivre, et le prix auquel il faut payer. En acceptant que le bio soit automatiquement plus cher, il n’y a plus de lutte, on n’a rien à montrer aux gens, on n’a pas à leur prouver qu’on est moins cher. Moi ma luzerne elle n’est pas gratuite mais presque, 6 euros la tonne. Si demain j’achète un tracteur à 130 CV, que j’ai de l’aliment cher (du maïs irrigué à 150 euros la tonne au lieu du sainfoin qui pousse bien), que j’ai des pertes parce que je travaille mal, ça va se voir sur mon coût de production, comment je travaille et comment je vis. En bio on produit la nourriture sur place alors on est moins cher et on vit aussi bien. Le lien au sol (1) baisse mais c’est surtout les modalités de calcul qui sont allégées. Tu avais droit à un certain pourcentage non-produit chez toi par jour, c’était compliqué, maintenant c’est un calcul global. Pendant deux mois tu peux filer quelque chose qui vient d’ailleurs et désaisonner.

Est-ce que ton modèle est universalisable ?

C’est un dialogue entre moi et mon environnement pour savoir comment, dans cette économie où on est, sans illusion, se faire plaisir. On est parti à l’herbe parce que quand je suis arrivé ici j’ai trouvé dix variétés de légumineuses différentes, sainfoin, vraie luzerne. Les protéines poussent toutes seules, c’est une ration pas chère. J’en découvre encore, je suis à douze ou treize variétés. Le sainfoin est mentionné dans la première encyclopédie agricole, ils ne comprenaient pas mais ils savaient qu’il avait des vertus pour les animaux. La luzerne les fait gonfler et mourir, le sainfoin non, son tanin casse l’émulsion, tu peux alterner les deux. C’est un principe de base de la bio, de faire à partir de l’environnement local...

On ne fait pas la même chose dans des régions aussi différentes, l’Alsace et le Lot-et-Garonne. Le cahier des charges européen ou national ça n’a pas été fait pour nous, c’est une blague, il n’a de sens que s’il est régional. Il y a plein de modèles différents qui donnent à apprendre. A force de se battre contre des politiques globales, le mouvement anti-mondialisation nous a appris à ne plus raisonner en local : on ne regarde plus ce qu’on a sous le nez.

(1) La proportion d’aliment du bétail à produire sur place d’après le cahier des charges bio (NdE).