L'agroécologie, un outil de transformation sociale

, par Silvia Pérez-Vitoria

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Le panais dans la mare

L’agroécologie a commencé à être théorisée et mise en pratique à la fin des années 70, en Amérique latine, comme réponse aux dégâts d’un système agro-industriel très développé. Il en existe une définition restrictive et une définition plus large. Dans son acception étroite, il s’agit de « l’application de concepts et principes écologiques à l’agriculture ». Dans sa vision large, celle qui nous intéressera ici, l’agroécologie intègre les dimensions sociales, culturelles et politiques, dans une approche globale.

La notion fondamentale est celle d’agroécosystème, c’est-à-dire l’écosystème travaillé par l’Homme. C’est une construction sociale, produit de la co-évolution entre les cultures humaines et la nature. Les sociétés, au cours de leur histoire, ont créé des systèmes de production et d’échanges diversifiés et adaptés à leurs cultures et à leurs environnements.

Les destructions, en particulier au plan écologique, du système agro-industriel dominant sont de plus en plus évidentes : perte de biodiversité, pollutions, dégradation des sols, surconsommation d’eau et d’énergies fossiles… C’est pourquoi les institutions agronomiques (1), certaines ONG et des organisations internationales se sont emparées de l’agroécologie en la réduisant à sa dimension technico-agronomique. Une occasion de promouvoir des recherches et de préconiser des techniques susceptibles de réduire les inconvénients de l’agriculture industrielle mais sans remettre en cause les mécanismes qui ont permis sa domination.

Toute autre est l’approche des mouvements paysans et en particulier de Via campesina (2). Pour eux il s’agit de s’approprier l’agroécologie dans son acception la plus large. Celle-ci tient compte du système agroalimentaire dans son ensemble, des échanges, des politiques publiques, de l’accès à la terre et à l’eau, des cultures propres à chaque société. Il ne s’agit pas d’un répertoire de recettes agronomiques et de ce point de vue l’agriculture biologique est une condition nécessaire mais non suffisante pour l’agroécologie. Les savoirs et savoir-faire paysans sont reconnus à parité avec les savoirs scientifiques car ce sont eux qui ont le mieux su valoriser les agroécosystèmes. C’est une reconnaissance de la place centrale qui doit être donnée aux paysanneries sur la planète.

Bien qu’Olivier De Schutter, dans son rapport au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU de 2011, ait souligné l’efficacité tant écologique que sociale des pratiques paysannes, la Banque mondiale et la FAO continuent leur politique en faveur d’une industrialisation et d’une accélération de l’intégration au marché mondial des agricultures paysannes, ce qui signe leur disparition. C’est ainsi que sont favorisés l’accaparement des terres pour de grands projets d’agriculture industrielle dans le monde, la « modernisation » des agricultures traditionnelles pour augmenter leur « productivité » et leur « compétitivité » ou la privatisation des semences.

Pour sa part, Via campesina construit progressivement sa riposte en organisant des formations propres et en mettant en pratique sur le terrain les principes de l’agroécologie, en étroite symbiose avec les savoirs paysans. Une fois dans les mains des mouvements paysans, l’agroécologie peut devenir un véritable outil de transformation sociale.

(1) En Europe, c’est à l’ISEC, Instituto de sociologia y estudios campesinos, de Cordoba (université d’Andalousie) qu’a été construite une conception multidisciplinaire de l’agroécologie, avec les apports d’anthropologues, d’économistes, d’écologues, de politologues. Cet institut soutient de longue date les luttes paysannes en Espagne et en Amérique latine.

(2) Via Campesina est un mouvement international de petit·e·s paysan·ne·s, paysan·ne·s sans terre, peuples indigènes, associations de femmes rurales, créé en 1993. http://viacampesina.org