Crise de satiété

, par Julien Milanesi

Il en est de même pour l’aviation, le parapente, le LSD ou l’économie : tout décollage est la promesse d’un atterrissage. Et nous avons décollé, nous les Européens, nous les vieux riches, nous avons décollé il y a deux siècles et nous ne savons pas atterrir.

Les travaux de l’économiste britannique Angus Maddison donnent un aperçu édifiant de ce décollage (1) : après 1800 ans au cours desquels la richesse par individu en Europe de l’ouest avait triplée, elle a été multipliée par 16 durant les 200 dernières années.

Ce type de calcul a évidemment ces limites, mais ces chiffres illustrent une modification et une amélioration sans précédent de nos conditions de vie. En moins de 10 générations, nous avons eu accès à l’eau, à un logement salubre, à des vêtements en quantité, au chemin de fer, à l’électricité, aux hôpitaux, aux routes, à la voiture, à la télévision, au frigo plein, au téléphone, à l’avion, au tracteur à gazon, à Internet, à la température sur commande, etc. Aujourd’hui nous avons tout, l’indispensable et le superflu, bien plus que ce que pouvaient imaginer la plupart de nos aïeuls qui durant ces deux siècles ont creusé, planté, élevé, tissé, assemblé, cherché, foré, construit, détruit, reconstruit, aménagé, terrassé, transformé, bâti… bref travaillé, pillé pas mal de ressources et exploité quantité de leurs contemporains.

Après cet effort économique gigantesque nous sommes assis sur un tas de richesse. Et le doute s’installe. L’accès de tous aux biens et services de base, s’il n’est pas encore garanti, est aujourd’hui une question de répartition, plus de production. La pression sur les salaires et le développement du chômage rendent l’appartenance à la société de consommation de plus en plus difficile, nourrissant le surendettement et la désillusion. Notre système économique tousse depuis les années 70 et semble s’épuiser (2). Le voyage est terminé, nous devons nous inventer un nouveau projet économique collectif. Et vite ! Car le moment économique et social que nous vivons, l’effondrement du néolibéralisme (3), semble marquer brutalement la fin du voyage.

Ce sera en tous cas le fil de cette chronique qui explorera les liens entre cette crise financière et les bouleversements écologiques et géopolitiques récents qui condamnent notre accès à des ressources bon marché et notre position dominante sur l’échiquier mondial. Il sera donc ici question de l’atterrissage en cours, et bien sûr des choix qui se présentent à nous pour qu’il se fasse, autant que possible, en douceur.

 

(1) http://www.ggdc.net/MADDISON/other_books/HS-8_2003.pdf.

(2) Cédric Durand et Philippe Léger (2011), « Vers un retour de la question de l’état stationnaire ? », http://economie.politique.free.fr/publications/Durand_Lege-Colloque_Clermont.pdf.

(3) Frédéric Lordon (2011), « Le commencement de la fin », http://blog.mondediplo.net/2011-08-11-Le-commencement-de-la-fin.