Vers l'état stationnaire ?

, par Julien Milanesi

Le moment de crise que nous vivons marque-t-il l’atterrissage économique de nos pays riches ? On peut voir la conjoncture déprimée de ces trois ou quatre dernières années comme un aléa économique passager, une mauvaise période à passer. Mais élargir un peu le regard historique donne une perspective différente à ces années de croissance atone, elles apparaissent comme un nouveau pallier dans la chute régulière de la croissance des pays riches depuis les années 60 (1).

De nombreux économistes voient dans cette courbe en escalier un problème de structure, et non de conjoncture économique passagère. Ce serait la forme actuelle du capitalisme, le néolibéralisme, qui serait en crise, qui s’effondrerait dans les convulsions d’un système financier qu’il a durant trente ans porté au pinacle. L’analyse est convaincante, mais elle sous-entend qu’un nouveau régime de croissance pourrait émerger et prendre le relais dans le processus d’accumulation. Pourquoi pas ? La « croissance verte » est la première candidate à ce rôle historique (nous y reviendrons dans une prochaine chronique). Mais, mise en perspective avec la courbe de Maddison (voir chronique précédente), cette diminution progressive de la croissance peut aussi être interprétée comme une phase d’atterrissage achevant 200 ans de croissance sans précédent. Peu d’économistes récent·e·s ont adopté cette perspective d’analyse de la crise. Ce n’est pas surprenant car le monde académique a très largement abandonné l’idée que ce processus pouvait avoir une fin. Il y a bien sûr les économistes de la décroissance qui ont montré avec pertinence ce que cette dynamique économique avait de destructeur, mais leur analyse ne cherche pas à montrer comment et pourquoi elle pourrait s’enrayer à court ou moyen terme.
Pour trouver des économistes s’intéressant à l’idée d’un ralentissement, voire d’un arrêt de la croissance par épuisement de ses ressorts internes, il faut revenir loin en arrière, au temps du décollage et de l’hypothèse de l’état stationnaire qui était au cœur des réflexions de la « première école libérale classique » (2). John Stuart Mill (1806-1873), le dernier des grands auteurs classiques, écrivait ainsi en 1848 que « les économistes n’ont pu manquer de voir plus ou moins distinctement que l’accroissement de la richesse n’est pas illimité ; qu’à la fin de l’état progressif se trouve l’état stationnaire » (3). Cette idée fut d’abord établie par Adam Smith (1723-1790) pour qui il existait pour chaque pays un état stationnaire correspondant à « la plénitude de richesses que la nature de son sol et de son climat et sa situation par rapport aux autres pays lui permettrait d’acquérir » (4). L’idée fut reprise et précisée par David Ricardo (1772-1823) qui, en s’appuyant notamment sur les analyses de son ami Thomas Malthus (1766-1834), prédit une auto-asphyxie du progrès économique. Selon l’économiste anglais, la croissance démographique et la mise en culture de terres de moins en moins fertiles conduisent à l’augmentation inéluctable du prix de la nourriture et donc des salaires des ouvriers, ce qui diminue in fine les profits et les possibilités d’accroissement ultérieur de la production. Férus de physique newtonienne, les classiques concevaient ainsi l’état stationnaire comme un équilibre de type gravitationnel vers lequel les différentes forces économiques (notamment, à travers la terre, celle de la rareté des ressources) font nécessairement converger le système (5). L’analyse est contestable en bien des endroits, mais elle nous donne une première clé de compréhension de la crise actuelle et du rôle que pourraient notamment y tenir la raréfaction et l’augmentation du prix des ressources naturelles, dont bien sûr le pétrole.
Les travaux de John Maynard Keynes (1883-1946) – qui fut par ailleurs un des critiques les plus féroces de la pensée classique – apportent une autre réponse, psychologique, qui peut être complémentaire. Pour lui « la crise économique est d’abord essentiellement une crise de confiance, à savoir une situation où les croyances de l’acteur sont remises en cause » ou celui-ci « ne croit plus aux conventions passées » (6) et s’abstient donc d’agir, d’investir. Une des explications de l’atterrissage actuel pourrait donc être l’absence de confiance partagée dans un nouveau régime de croissance qui poursuivrait l’œuvre d’accumulation entamée il y a 200 ans. En somme, doutant de la possibilité de continuer à croître, et doutant tou·te·s, nous atterrissons.
Est-ce grave ? Non, bien au contraire, si nous savons nous y préparer. Pour Stuart Mill, l’état de croissance ne devrait être qu’« une des phases désagréables du progrès industriel » (7) et Keynes espère qu’en ces temps futurs de stagnation économique « nous serons enfin libres de nous défaire de toute sorte d’usages sociaux et de pratiques économiques (…) que nous maintenons actuellement à tout prix, quelque détestables et injustes qu’elles puissent être, parce qu’elles sont terriblement utiles à l’accumulation du capital » (8). Ils y voient plutôt tous deux un temps ou nous pourrons enfin « cultiver librement les arts qui embellissent la vie » (9) et « honorer ceux qui sauront nous enseigner à cueillir chaque heure et chaque jour de façon vertueuse et bonne, ces gens merveilleux qui savent jouir immédiatement des choses, les lys des champs qui ne peinent ni ne filent » (10).

 

(1) Cédric Durand et Philippe Légé, 2011, « Vers un retour de la question de l’état stationnaire ? » in Diemer A. et Dozolme S. (dir.), Les Enseignements de la crise des subprimes , éditions Clement Juglar, p.101-116.
(2) René Passet, 2010, Les Grandes Représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire. De l’univers magique au tourbillon créateur , éditions Les Liens qui libèrent.
(3) John Stuart Mill, 1848, Principes d’économie politique , traduction de 1854, éditions Guillaumain.
(4) Adam Smith, 1776, La Richesse des nations , traduction de 2000, éditions Economica.
(5) René Passet, ibid .
(6) André Orléan, 2011, L’Empire de la valeur , Seuil.
(7) John Stuart Mill, ibid .
(8) John Maynard Keynes, 1930, « Perspectives économiques pour nos petits-enfants », publié en 2002 dans La Pauvreté dans l’abondance , Gallimard.
(9) John Stuart Mill, ibid .
(10) John Maynard Keynes, ibid .