« L'avenir est étincelant »

, par Mikaël Chambru

Au cours des années cinquante et soixante, l’énergie électronucléaire est présentée au public sous la forme d’un spectacle visant à exalter la prouesse technique et scientifique d’une France engagée dans le redressement national et la construction d’une identité nationale positive. Orchestré par EDF et le CEA via de grandes opérations de communication reprises et mises en scène par les journalistes, ce spectacle du développement nucléaire inscrit les premiers réacteurs dans l’histoire de la nation et en assure la continuité, en même temps qu’il réconcilie la modernité avec la tradition en participant au sauvetage de régions en déclin. En voici quelques exemples.

« Le pays se mourait, certes oui. Et l’on n’y rencontre plus guère de nos jours les célèbres colporteurs ou marchands de toile dont Brennilis était la petite patrie en même temps qu’ils étaient sa seule richesse. Les vélos avec ou sans moteur, les camions et les cars chargés d’ouvriers ont donné un nouveau visage au pays, l’architecture nucléaire lui donne de nouvelles dimensions. »
Louis Marie Cohic, « Usine nucléaire de Brennilis », in Bretagne actualités , Office national de radiodiffusion télévision française, 19 avril 1966.

« Brennilis, un petit bourg au cœur même de la région désolée des Monts d’Arrée, une herbe rase, quelques touffes d’ajonc recouvrent les pentes dénudées qui descendent vers le lac, au loin la vénérable chapelle qui coiffe le mont Saint-Michel de Brasparts... image enfuie, car sur un autre sommet, celui du Roc’h Trénudon, la fine antenne de l’ORTF, signe des temps modernes, le progrès est venu. Et ici même à Brennilis, longtemps figé dans son passé se préfigure l’avenir, la construction de la centrale nucléaire s’achève. »
Louis Marie Cohic, « Usine nucléaire de Brennilis », in Bretagne actualités , Office national de radiodiffusion télévision française, 19 avril 1966.

 

« La France a, dès aujourd’hui, réalisé une œuvre cyclopéenne qui préfigure les possibilités immenses de l’ère atomique. […] Bâtie en amphithéâtre, très pittoresque et imposante à voir de loin, l’usine s’élance comme un hymne à la gloire de la création industrielle. Il appartiendrait à un ingénieur de décrire la pile G1 logée dans une immense cathédrale de béton. […] Rien ne vaut la vue de la cheminée d’évacuation de l’air, jaillissant en un bond de 95 mètres, auréolée de la collerette étincelante dans l’intense luminosité du ciel. »
Alfred Chabaud, « Les perspectives nouvelles de la région bagnolaise : l’électro-métallurgie et l’énergie atomique dans la basse vallée du Rhône », Revue d’économie méridionale , 1957.

 

« Petite ville naguère en déclin, Bagnols-sur-Cèze est désormais un centre moderne et équipé où chaque mois le Commissariat à l’énergie atomique délivre une masse salariale de l’ordre de 1 500 000 nouveaux francs à ses agents. […] Ainsi Bagnols, cité atomique, ville-champignon, ville intégrée dans le passé, fière de ce passé et de son essor, tournée vers l’avenir, salue les promoteurs d’une œuvre étonnante, humaine et pacifique. »
Ministère de la Construction, « Prix de l’urbanisme 1959 – Bagnols-sur-Cèze », 1960.

« Le CEA entend prouver qu’une grande usine moderne n’est pas un prototype de la laideur dans cette morne uniformité qui engendre l’ennui. […] Le choix des couleurs vives pour les revêtements extérieurs, verts pour l’usine de plutonium, ocre pour les piles G2 et G3, l’installation en bordure de toutes les grandes avenues de lampadaires modernes aux curieux abat-jour coniques, l’aménagement du belvédère touristique de la Dent de Marcoule sont les principaux témoignages de ce souci de flatter l’œil. »
D.R., « Technique et esthétique », Le Midi libre , 19 février 1958.

 

« Toutes assurances nous ont été données pour que le circuit d’eau […] nécessaire aux opérations de refroidissement ne provoque, lors de son rejet dans la Vienne (ou dans la Loire) aucune conséquence dommageable pour l’utilisation de l’eau et pour la gent piscicole. Le léger réchauffement de l’eau serait même apprécié par les pêcheurs. […] On peut même penser que cette solution pourrait être la source d’une nouvelle forme de tourisme puisqu’il s’agira d’une expérience nouvelle [qui attirera] les chercheurs et les réalisateurs de nombreux pays voisins. »
Préfecture d’Indre-et-Loire et Conseil général, Procès verbaux des séances et délibérations du Conseil général, 10 mai et et 17 octobre 1955.

 

« La Touraine, qui s’enorgueillit d’avoir, sur son sol, tracé une grande partie de l’Histoire de la France, y inscrit une autre page grandiose, tandis qu’au bord de la Loire naît la première centrale thermonucléaire d’EDF. »
La Nouvelle République du Centre-Ouest , 9 mai 1958.

 

« La France entre dans l’ère atomique, l’Indre-et-Loire en tête, et c’est avec confiance et lucidité que nos jeunes, et notre département tout entier, se tourne vers l’avenir. […] C’est aux jeunes générations, aux futurs ingénieurs, techniciens et savants de construire une civilisation nouvelle : c’est de leur valeur luminaire, de leur volonté de paix et de progrès social que dépend l’avenir du monde. »
Préfet de l’Indre-et-Loire, « L’Indre-et-Loire entre dans l’ère atomique », brochure, 1957.

 

« Dès le premier coup d’œil, les énormes dimensions des bâtiments qui contiennent les piles nous frappent de stupeur. Ce sont deux cathédrales d’acier, de 60 mètres de haut, 40 mètres de large et 72 mètres de longueur, soit à peu près les dimensions de la nef de Notre-Dame. A l’intérieur, on pourrait aisément faire entrer trois fois l’arc de triomphe de l’Étoile […]. La pile elle-même se présente sous la forme d’un énorme cylindre de béton précontraint de 20 mètres de diamètre extérieur et 34 mètres de long. Il est consolidé par des câbles d’acier qui l’encerclent. Chaque câble est capable de supporter un poids comparable à celui de la tour Eiffel. »
S.D., « Visite au grand centre atomique français », Le Provençal , juillet 1957.

 

« Tout permet de penser que le Centre-Ouest français qui fut si longtemps allergique à l’industrialisation est sur le point de s’épanouir. Les esprits chagrins diront qu’il était bien temps après l’essor de l’industrie lourde du siècle dernier et celui de l’hydraulique que nous achevons de vivre. Ils ont tort. Rien n’est comparable au passé. L’avenir est étincelant. »
EDF, « La centrale de Chinon-Avoine – sous le sigle EDF – trace la voie de l’expansion énergétique du Centre-Ouest », La Nouvelle République du Centre-Ouest , 16 et 17 février 1966.

 

« Ce qu’il y a de plus beau chez vous, c’est que vous faites des panaches qui sont propres, qui font une vapeur d’eau blanche, qui n’abîment pas le paysage et qui font un dessin gigantesque à l’échelle du paysage. Le vrai mythe de la transformation énergétique de votre petit machin d’uranium en électricité, quel en est le signe pour la population ? C’est ce panache. »
Claude Parent, L’Architecture du nucléaire , Paris, éditions du Moniteur, 1978.

 

Les citations sont tirées de Gabrielle Hecht, Le Rayonnement de la France. Énergie nucléaire et identité nationale après la seconde guerre mondiale , Paris, éditions Amsterdam, 2014 et de la thèse de Mikaël Chambru, « Communication, délibération et mouvements sociaux. L’espace public à l’épreuve du phénomène antinucléaire en France (1962-2012) », université Grenoble-Alpes, 2014.