L’Écologie vue du Sud

, par Patrick Marcolini

L’Écologie vue du Sud. Pour un anticapitalisme éthique, culturel et spirituel
Mohammed Taleb
Sang de la Terre, 2014
254 pages, 19 €

Nature vivante et âme pacifiée
Mohammed Taleb
Éditions Arma Artis, 2014
248 pages, 30 €

« L’écologie, c’est un truc d’Occidentaux. » Le reproche est bien connu : la remise en cause du développement serait l’apanage d’une partie privilégiée de l’humanité, qui se permet d’interdire aux autres, au nom du respect de la Nature, le confort matériel et le progrès technique dont elle jouit depuis plus d’un siècle. C’est cette manière de voir les choses que bat en brèche L’Écologie vue du Sud . Son auteur, Mohammed Taleb, montre au contraire la vivacité et la multiplicité des mouvements de résistance écologique en Afrique, en Asie, au Moyen Orient et en Amérique latine. Les exemples ne manquent pas : paysan·ne·s sans terre du Brésil, luttes contre les barrages hydrauliques ou pour une agriculture biologique en Inde, mobilisations pacifiques des habitant·e·s des contreforts de l’Himalaya contre la déforestation, résistance des paysan·ne·s de Palestine à la spoliation de leurs terres ainsi qu’aux pollutions chimiques issues des usines israéliennes, ou encore construction dans toute l’Afrique subsaharienne de plusieurs coalitions de petits producteurs, pasteurs, chasseurs-cueilleurs, peuples indigènes, syndicats et associations écologistes pour le développement d’une agriculture familiale contre l’agriculture industrielle et faisant la promotion des semences traditionnelles locales.

Comme l’avance M. Taleb, ces mouvements nous rappellent que l’écologie ne peut pas se limiter à la préservation de l’environnement. « Dans les pays du Sud, l’écologie est d’abord pensée et vécue comme une relation organique entre des humains et leur environnement naturel », c’est-à-dire qu’elle possède à la fois une dimension existentielle et spirituelle : dans des sociétés encore largement rurales, l’affirmation écologiste se construit à travers un enracinement, un attachement à un espace de vie et dans une approche spirituelle imprégnée des traditions culturelles locales. M. Taleb relève à plusieurs reprises les rapports intimes entre ces mouvements de résistance écologique et les conceptions poétiques ou mystiques qui les inspirent et parlent toutes d’une unité insécable entre l’homme et la Nature. Il fait ainsi entrer en dialogue des courants aussi différents que la théologie de la libération latino-américaine, l’écologie sacrée indienne, l’« islam cosmique de résistance », la spiritualité des peuples autochtones d’Amérique du nord. Avec, à l’horizon, la conviction que chaque peuple du monde pourrait, à partir de sa culture propre, élaborer une voie originale vers l’écologie politique – un peu comme chaque pays, au XXe siècle, a tenté de tracer sa propre voie vers le socialisme.

M. Taleb montre bien que cette écologie « tricontinentale » a ses homologues en Occident : la décroissance, l’écosocialisme ou encore l’écologie sociale. Et c’est justement pour prolonger la perspective interculturelle adoptée dans L’Écologie vue du Sud qu’il fait paraître en parallèle, chez un éditeur plus confidentiel, une étude intitulée Nature vivante et âme pacifiée. Par-delà les oppositions Nord-Sud ou Orient-Occident, et dans une perspective « écopsychologique », il y présente en effet une galerie de penseurs et penseuses qui ont mis en lumière les correspondances, voire l’intrication, entre monde extérieur et monde intérieur. Du néoplatonisme dans ses avatars chrétiens ou musulmans jusqu’à la contre-culture de Theodore Roszak, en passant par le romantisme allemand, H. D. Thoreau ou Rabindranath Tagore, cette galerie suggère un dépassement par en haut du « désenchantement du monde » auquel a abouti le capitalisme. Comme l’écrit M. Taleb : « Les épées les meilleures sont celles qui sont faites à partir d’un alliage de fer et de carbone. […] Pourquoi ne pas relier organiquement la tradition alchimique au marxisme romantique, l’ésotérisme de l’islam à l’écologie sociale, la littérature chevaleresque aux pamphlets contre le capital ? […] Entre la Nature vivante et l’Âme du monde d’une part, et le Capital, d’autre part, aucune conciliation, aucun compromis n’est possible. En ces temps de crise, c’est notre âme qui est sur le Front. »