L’Empire de l’illusion

, par Philippe Godard

L’Empire de l’illusion
Chris Hedges
Lux, « Futur proche », Montréal,
2012, 272 pages, 20 €

Avec un tel titre, voici encore un ouvrage post-situ ou crypto-situ ? Non, même si la réflexion de l’Américain Chris Hedges s’inscrit dans la lignée des Debord & Cie. Hedges réfléchit lui aussi au réel, à l’authentique, au spectacle comme rapport social entre les humain·e·s, médiatisé par des images. Et il montre comment l’illusion de vivre étend son empire, aux dépens de la vie elle-même. Les spectateurs des matchs de catch sont avides d’anecdotes sur la vie des stars du ring, mais ces potins sont construits par des metteurs en scène : pour que les masses y croient, il a bien fallu, constate Hedges, faire de la culture une illusion, cette soupe insipide qui dont se repaît le chaland, bercé par le chômage, la violence, l’alcoolisme, la misère intellectuelle qui s’est emparée de l’Amérique du Nord.

Il n’y a pas que la culture qui soit dans la ligne de mire : le savoir devient lui aussi une illusion, et les universités ne forment plus des personnes utilisant leurs connaissances au service de certaines causes, mais plutôt des opportunistes, qui savent se propulser aux sommets de la hiérarchie estudiantine. Celle-ci est conçue comme un marchepied pour accéder aux plus hautes charges sociales. On devient donc président d’un pays même si on n’en a absolument pas la capacité intellectuelle, car ce n’est plus cela qui compte. Nous pourrions ainsi parler d’une « kakistocratie », d’un « pouvoir des pires », par opposition au pouvoir des meilleurs que prétendait être l’aristocratie. « Les pouvoirs économiques qui gardent l’État en otage se sont approprié les symboles de sa puissance, son langage et ses traditions patriotiques. Ils prétendent défendre la liberté, qu’ils associent au libre marché et au droit d’exploiter autrui. »

Cet empire de l’illusion qui s’empare du monde nous invite à mieux considérer notre mode d’agir politique. Les situationnistes croyaient avoir trouvé la voie : en dehors de l’Internationale situationniste, point (ou peu ?) de salut. Ou comment, à partir d’une position théorique fulgurante, aboutir à une lourde défaite concrète, que met en évidence la récupération, par ses pires adversaires, de tout ce que l’IS a produit. L’Empire de l’illusion nous laisserait un brin désabusé·e·s, si nous nous en tenions à sa dernière phrase : « Même si l’humanité plonge dans les ténèbres, l’amour survivra et, dans les décombres s’il le faut, triomphera . » On n’est plus dans l’avant-gardisme nié mais bien réel de l’IS, on « retombe » dans une sorte de romantisme politique de bon aloi. Mais oublions la dernière phrase, et remontons à peine une demi-page plus haut : « La culture de l’illusion est essentiellement une culture de la mort. Lorsqu’elle disparaîtra, elle ne laissera pas grand-chose en héritage. » C’est cela, cette mort en héritage et un peu de vie là-dedans quand même, qu’il s’agit de prendre en considération – ce que fait très bien Hedges – pour avancer, en tension vers l’utopie. Car à tout moment, derrière l’illusion, à la marge de cet empire, il se crée sans cesse du réel, qui échappe au pouvoir, profondément humain et vivant, loin de la culture de mort qui voudrait nous enserrer. À cet endroit précis se situe la tension vers l’utopie.