L’écologie et le peuple dans la Bretagne des années 1970

, par Tudi Kernalegenn

Le débat du rapport de l’écologie au peuple semble sans fin. À chaque dénonciation du caractère supposé élitiste de l’écologie correspond un appel à l’invention d’une écologie sociale ou populaire. Vrai débat ou polémique artificielle ? L’écologie politique s’est-elle inventée dans les années 1970 sur une base si élitiste (voire bourgeoise) qu’elle doive assumer pour toujours ce stigmate d’une distance quasi irrémédiable entre l’écologie et le peuple ? Le cas breton en tous cas donne à voir une écologie avec le peuple, et ceci pour ainsi dire dès les origines.

S’il est vrai que les racines naturalistes de l’écologie semblent globalement éloignées du peuple – ainsi la SEPNB (1), principale association naturaliste bretonne, est très largement dominée et animée par des universitaires jusqu’aux années 1970, voire depuis –, celles-ci ne sont pas les seules. Les racines libertaires, régionalistes, féministes, etc. de l’écologie ont une dimension populaire certaine, malgré une sur-représentation estudiantine. Eau et rivières de Bretagne, l’autre organisation centrale de la mouvance environnementaliste, se caractérise par une sociologie déjà plus représentative de la population bretonne, grâce notamment à un ancrage rural non négligeable.

L’écologie politique proprement dite, en Bretagne, apparaît essentiellement à travers le mouvement antinucléaire, qui émerge en 1974 à Erdeven (56) et culmine entre 1978 et 1981 à Plogoff (29). Ce mouvement social, qui a le mérite d’empêcher la construction de toute centrale nucléaire en Bretagne, n’est certes pas univoque, et les motivations de ses animateurs/rices n’est pas toujours l’écologie politique. Le fer de lance de ce mouvement toutefois, les CLIN (2), se créent sur une base écologiste clairement populaire à travers la plate-forme de Porsmoguer (6 décembre 1975), en clamant que « nous sommes tous des expert·es » (de la vie, de la science et de la politique), et en liant le pouvoir centralisé et autoritaire, la surconsommation et le gaspillage, avec le développement de l’énergie nucléaire.

Grâce à Gilles Simon nous savons également qui sont les leaders antinucléaires en Bretagne : jeunes (ils sont 78 % à avoir moins de 35 ans), ils et elles appartiennent pour plus de la moitié aux professions dites intellectuelles. Ce qui ne les distingue pas beaucoup en réalité de toutes les mobilisations « hérétiques » des années 1970 (gauchisme, régionalisme, féminisme, etc.). Mais, au-delà de cette direction, la mobilisation antinucléaire se caractérise par un réel investissement populaire : c’est le cas bien entendu à Plogoff même (et auparavant à Erdeven et Ploumoguer), où la lutte est largement menée par des femmes au foyer, des retraité·es, des agriculteurs et agricultrices, des pêcheurs, etc. que dans les CLINs et dans les rassemblements antinucléaires, très fédérateurs. De fait, l’écologie politique en Bretagne est née dans ce qui est peut-être la lutte politique et culturelle la plus massive et populaire de l’histoire de la région, culminant notamment dans rassemblement de 100-150 000 personnes à Plogoff les 24-25 mai 1980. Formidable moment d’éducation populaire, le mouvement de Plogoff a formé une génération de militant·es sociaux et sociales qui ont essaimé par la suite au-delà de l’écologie.

(1) Société pour l’Étude et la Protection de la Nature en Bretagne.

(2) Comités Locaux d’Information Nucléaire.

A lire à propos des luttes écologistes des années 1970 en Bretagne :

Tudi Kernalegenn, Luttes écologistes dans le Finistère (1967-1981). Les Chemins bretons de l’écologie , Fouesnant : Yoran Embanner, 2006.

Maurice Le Démezet et Bruno Maresca, La Protection de la nature en Bretagne. La SEPNB (1953-2003) , Rennes : PUR, 2003.

Gilles Simon, Plogoff. L’Apprentissage de la mobilisation sociale , Rennes : PUR, 2010.