L’innovation sociale : une utopie concrète au service de la décroissance ?

, par Aurélien Boutaud

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Le constat de la limite des ressources naturelles a toujours posé un problème de fond à la société productiviste. Comment, en effet, imaginer une croissance infinie dans un monde dont les ressources sont limitées ? Pour penser qu’une telle équation peut être résolue, il n’y a pas de doutes : il faut être fou… ou bien économiste (1) !

Pourtant, c’est bel et bien ce projet complètement dingue vers lequel nous filons aujourd’hui tête baissée. Et c’est bien de folie dont il faut parler. De folie pure ! Car on aura beau tourner le problème dans tous les sens, l’équation de la croissance verte ne pourra être résolue qu’à travers un seul et unique levier d’action : l’innovation technologique. Pour produire toujours davantage à partir d’une quantité fixe de ressources, il n’y a en effet pas d’autre solution que celle qui consiste à augmenter indéfiniment la productivité de ces mêmes ressources. OGM, nucléaire, géoingénierie du climat, nanotechnologies, chimie et biologie de synthèse… à ne pas vouloir remettre en cause le mode des vies des plus riches, on n’a pas fini de voir se développer les technologies les plus folles.

La bonne nouvelle, c’est qu’une partie de plus en plus large de la population mondiale rejette aujourd’hui cette voie prométhéenne. Face à la solution de « l’innovation technologique à tout crin », se propage ainsi à travers le monde un vaste courant d’initiatives que, par opposition, certains qualifient aujourd’hui d’« innovation sociale ». De quoi s’agit-il ?

Pour François Jégou et Ezio Manzini « Le terme d’innovation sociale renvoie aux changements opérés par des individus ou des communautés (…) . Ces innovations sont davantage générées par des changements de comportement que par des évolutions technologiques ou par le marché, et elles émergent "par le bas" plutôt que "par le haut" ». Il s’agit donc de miser, ici et maintenant, sur un changement radical des modes de production et de consommation afin de faire émerger des styles de vie réellement soutenables.

Et l’aspect le plus enthousiasmant de ce champ d’étude émergent, c’est qu’il ne s’agit pas d’un modèle théorique mais bel et bien d’une utopie concrète qui se construit au jour le jour. En témoigne par exemple le foisonnement de projets recensés et analysés depuis plusieurs années par le DESIS Network. En témoigne également un très récent rapport des Nations Unies sur les modes de vie soutenables. Autoproduction à gogo, bricothèques, ressourceries en tous genres, cycles courts agricoles, ateliers associatifs, coopératives de tous poils, coaching à vocation de sobriété énergétique, monnaies alternatives… qu’il s’agisse de recycler, prolonger la durée de vie des produits, relocaliser la production ou simplement retisser du lien entre les habitants d’un territoire, on est effaré par l’ingéniosité de ces « communautés créatrices » et leur capacité à s’emparer des problèmes les plus complexes.

Une utopie en marche ? Peut-être. L’immersion dans ce monde de l’innovation sociale et soutenable laisse en tout cas l’impression d’un immense champ d’expérimentation ; le sentiment d’avoir à disposition toutes les briques nécessaires à la construction d’un autre monde. Reste à savoir comment agencer ce tas de briques pour en faire une véritable architecture. Mais là, ce n’est plus d’innovation sociale dont nous avons besoin… mais bel et bien d’innovation politique !

Chiche ?

 

Pour en savoir plus sur l’innovation social et soutenable :
Jégou F., Manzini E., 2008. Collaborative services. Social innovation and design for sustainability . Ed. POLI.Design, Milan
United Nations Environment Programme, 2011. Visions for change. A global survey of sustainable lifestyles , UNEP, Nairobi
Le site du DEsign for Social Innovation and Sustainability Network

Notes

(1) On attribue généralement cette dernière phrase à l’économiste étasunien Kenneth Boulding.