L’utopie d’un monde sans États et sans capitalistes

, par Philippe Godard

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Fin des États, fin du Capital ? Un programme irréaliste ? Voire pire : exactement le programme de nos pires ennemis ! Car la disparition de l’Union soviétique, en les rendant orphelins de leur frère jumeau mais ennemi, a permis aux capitalistes de faire définitivement oublier cette appellation – contrôlée par l’Office marxiste de direction de la pensée orthodoxe – pour la troquer contre celle, beaucoup plus confusionniste, de « libéraux ». Les libéraux ne sont pas – ils ne sont plus… – capitalistes, et en plus, ils sont contre l’État !

Mais c’est d’une véritable utopie dont nous parlons ici. Attention cependant à ne pas oublier que les mots sont piégés, et tout particulièrement : utopie, État et capitalisme.

Utopique, un monde sans États ni exploitation, qui travaille à l’émancipation des êtres humains ? Sans aucun doute, car nous avons perdu l’avantage. Dans les années 1970 et dans les pays développés, portés par un vent de contestation et d’invention, d’imagination (presque) au pouvoir, cette utopie a pu sembler presque à portée de main – non violente ou armée d’un AK-47, la discussion était ouverte. Aujourd’hui, nous ne discutons plus des moyens : nous n’y croyons plus, pour l’immense majorité d’entre nous. Même pas la peine de nous poser la question du comment puisque l’utopie a fait pschhhittt et s’est solubilisée dans le capitalisme.

Le Consensus a pris la tête au terme d’une lutte d’un demi-siècle – le temps qu’il lui aura fallu pour faire croire à certains que la démocratie parlementaire et le capitalisme sont le meilleur ou le moins pire des systèmes auxquels nous pouvons prétendre.

Mais le Consensus n’a pas réduit la Marge à néant. Loin de là. Or, dans les marges du système s’élaborent des contre-politiques, des politiques du Contre, de la Marge qui se pense comme telle. Et qui vise, qui est en tension vers, qui se donne pour horizon la disparition de l’État, de tous les États, et du capitalisme, de tous les capitalistes.

L’utopie en a vu d’autres, de ces périodes dramatiques durant lesquelles, réduite à néant en apparence, elle ne pouvait plus reposer que sur la vieille taupe ou qui creusait toujours. Si l’utopie d’un monde sans État vit toujours, c’est parce que le cœur de la Marge bat encore, et parce que les capitalistes eux-mêmes, aux prises avec leurs contradictions, se disent que les États sont peut-être en trop. Certes, ils partent d’un point de vue opposé aux nôtres et aboutissent, en toute logique, à une conclusion opposée à la nôtre : la perpétuation de la hiérarchie et de l’exploitation.

Ce qui compte davantage aujourd’hui qu’hier : nous convaincre que dans les interstices du système, et même là où l’on n’aperçoit que la force brute du Capital, il est néanmoins possible de nous glisser pour maintenir le système à distance, pour opérer sur un mode politique, et dire et redire et reredire, mais surtout agir : le Capital nuit, nuisons au Capital. Nous n’avons rien à perdre ! Ne sauvons surtout pas ce système qui nous broie, et dès maintenant, l’utopie d’un monde sans États et sans oppression peut vivre. À la Marge, une Marge offensive, qui fissure le Consensus.