La Condition tropicale

, par Aude Vidal

La Condition tropicale
Francis Hallé
Actes Sud, 2010, rééd. poche 2014
720 pages, 12,70 euros

La zone intertropicale, c’est cette partie de la Terre située entre les latitudes 23° 27’ 8" nord et sud qui, en raison de la légère inclinaison de l’axe terrien, reçoit en permanence les rayons directs du soleil, comme dans notre Nord pendant l’été. Elle représente 40 % de la surface terrestre et ne connaît pas d’hiver. Des températures qui peuvent être fraîches à mesure que l’on monte en altitude, mais pas de saison végétative pendant laquelle le froid mettrait à mal l’activité parasitaire. Sous les tropiques, la faune et la flore, dit-on, sont « exubérantes », non soumises aux contraintes externes des hautes latitudes. Espèces végétales et animales s’y développent sans autre souci que leurs prédateurs, ce qui est l’occasion d’une grandiose variété biologique. Les écosystèmes agricoles sont à l’avenant, comme cette agroforesterie, extrêmement intensive et durable, à laquelle le botaniste Francis Hallé, spécialiste de l’arbre, accorde un long développement. Les activités microbiennes et bactériennes également, le tout ne faisant de la vie tropicale ni un paradis terrestre (pour naturaliste ou touriste), ni un enfer grouillant, mais quelque chose entre les deux. C’est à un autre regard sur les tropiques que nous invite l’auteur, fameux pour son survol de la canopée tropicale sur le « radeau des cimes » et fort d’une expérience de quarante ans de terrains qui l’ont mené de l’Afrique à l’Amérique du sud, et de l’Asie du sud à l’Océanie.

Passées les premières considérations astronomiques qui donnent aux tropiques leurs spécificités, il nous livre une histoire qui n’est pas uniquement naturelle mais aussi sociale et économique. Au moment d’aborder ces dernières questions, il nous avoue ses doutes et les rapports houleux qu’il entretient avec les sciences humaines. Pour ce qui concerne l’économie, on le comprendra sans peine : la discipline s’est souvent dévoyée en accompagnant ces politiques de développement qui n’ont eu d’autre effet que de faire passer le Sud de la pauvreté à la misère. Hallé cite à plusieurs reprises l’indispensable ouvrage de Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté , mais l’on aurait aimer le voir considérer davantage le travail de Serge Latouche ou de François Partant, deux économistes du développement convertis à sa critique qui répondent à certaines des questions qu’il se pose. La plus importante étant : comment des économies qui en 1700 avaient un écart du simple au double ont pu voir le fossé entre elles se creuser aux XIX et XXe siècles au point qu’il soit d’un à cinquante en 1980, avant même que les plans d’ajustement structurel ne viennent décupler les inégalités ?

L’auteur propose pour y répondre une théorie du photopériodisme. Les latitudes élevées ont cette particularité de connaître des saisons thermiques et photopériodiques : lorsque les jours rallongent les êtres humains atteignent le summum de leur agressivité. Actes de violence individuelle et collective (les révolutions) sont donc fréquents en cette saison... qui est aussi celle de la soudure, quand les greniers sont vides, ainsi que le moment de l’année où l’espace public est le plus facile à investir. Cette agressivité expliquerait à elle seule les besoins de conquête, militaire puis économique, du Nord. Quid d’autres explications, religieuses (le monothéisme, sa vision téléologique et son temps non-circulaire) ou culturelles (la coupure que nous avons inventée autour de la Renaissance entre nous et le monde qui nous entoure) ? On souhaiterait voir toutes ces raisons mieux articulées pour comprendre la propension des Europén·ne·s à asservir le monde. Pour le reste, sur la colonisation, la soumission des pays pauvres à des valeurs et à des usages inadaptés (notamment en agronomie, avec la disparition des cultures associées difficilement mécanisables au profit de la monoculture), l’endettement et la recolonisation économique... l’histoire est riche et bien documentée, forte d’images et d’anecdotes qui font que le livre se lit comme un roman.