La Culture de l'égoïsme

, par Jipé

La Culture de l’égoïsme
Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis
Climats/Flammarion, 2012
104 pages, 10 €

par Jipé

Il est réconfortant d’apprendre, grâce à ce petit livre, la rencontre et la convergence de vue manifeste entre deux penseurs majeurs du XXe siècle – Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis.

Retranscription d’un entretien organisé en 1986 par la chaîne de télévision britannique Channel 4, l’ouvrage analyse les effets moraux, psychologiques et anthropologiques du développement du capitalisme. Quel est le prix à payer pour la modernité ? L’essor du libéralisme a entraîné la perte des liens de communauté et de voisinage, c’est là une des critiques fondamentales portées dès le début du XIXe siècle par les socialistes dits utopiques. Comme le note Jean-Claude Michéa dans la postface de l’ouvrage, la contrepartie à ce délitement des solidarités traditionnelles réside dans l’apport philosophique le plus séduisant de la doctrine libérale : l’idéal d’autonomie individuelle. Mais, ainsi que Marx le rappelait, l’homme est non seulement un animal sociable, mais un animal qui ne peut s’isoler que dans la société. Or, l’individualisme cède aujourd’hui le pas au repli sur soi : l’individu moderne est réduit à un « moi minimal » et narcissique que son vide intérieur oblige à s’épuiser psychologiquement dans des tâches de survie quotidienne. Évolution qui résulte du mouvement intrinsèque du capitalisme – règne du marché, consommation, obsolescence programmée et plus généralement expansion de la domination sur les peuples, non seulement comme producteurs, mais aussi comme consommateurs.

C’est seulement à notre époque que la survie semble avoir acquis un statut presque moral. Pour Aristote, la condition d’une vie morale, d’une vie pleinement vécue, réside dans le fait d’être libéré des besoins matériels que les Grecs associaient au domaine privé de la maison. Ce n’est donc que sorti de ce domaine que peuvent se développer sentiment du moi, identité personnelle et vie civique : une vie morale est une vie vécue en public. Après-guerre, avec la faillite des idéaux révolutionnaires incarnés par les organisations ouvrières et le développement corrélatif de la société de consommation, le repli sur soi s’est généralisé. Le domaine public, autrefois caractérisé par la continuité historique, est désormais marqué par l’emprise des médias. Conséquence de cet état de fait, une omniprésence de la publicité – assaut d’images conçues pour faire appel à nos fantasmes – et une réalité instable qui, loin de se définir par la seule accumulation d’objets générés par la société de consommation, est modelée par la communication de masse qui tend à lui donner un caractère hallucinatoire. La vie publique apparaît fantasmatique, son horizon temporel rétréci et, consécutivement, les politiques se bornent au vote du prochain budget et aux seules échéances électorales. Faute de projets ambitieux, les idées politiques ne mobilisent plus : elles ne valent tout simplement plus la peine qu’on se batte pour elles.

De l’homme libre célébré par le mouvement des Lumières, seule demeure donc l’idée du consommateur souverain qui présuppose un individu capable d’utiliser en connaissance de cause les possibilités grandissantes de la technologie, plutôt que d’en être le jouet. Christopher Lasch constate pourtant que la consommation considérée comme culture, et non comme la simple abondance des biens, a pour résultat que les gens deviennent les jouets passifs de leurs fantasmes. Dès lors, quel peut être l’avenir d’une société qui ne produit plus d’individus capables de participer à la vie collective du domaine public, condition essentielle à la réalisation de soi ? Jean-Claude Michéa pointe le risque d’une atomisation définitive de l’espèce humaine à laquelle pourrait conduire le processus historique de fuite en avant perpétuelle, sous le triple aiguillon du marché « autorégulé », du droit abstrait et de la culture mainstream. Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis nous confrontent à cette sombre perspective.