La Démocratie aux champs

, par Renaud Garcia

La Démocratie aux champs
Joëlle Zask
Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2016
256 pages, 18,50 euros

Joëlle Zask est professeure de philosophie à l’université d’Aix-Marseille. Elle est reconnue comme une spécialiste de l’œuvre du philosophe pragmatiste américain John Dewey, à qui elle a consacré des commentaires (dernier ouvrage en date, Introduction à John Dewey, La Découverte, 2015) et dont elle a traduit et préfacé des ouvrages politiques importants, comme Le Public et ses problèmes (Farrago/éditions Léo Scheer, 2003). Cet attachement à la philosophie de Dewey est loin d’être anecdotique pour saisir l’essentiel du propos développé dans son dernier ouvrage, La Démocratie aux champs. Dans ce livre d’une exemplaire clarté et d’une écriture vive, Joëlle Zask s’efforce en effet d’exhumer une culture démocratique oubliée : celle qui s’est constituée (et continue de le faire) du côté de la culture de la terre et d’une vie paysanne en dialogue constant avec la nature et le milieu. Or, les habitudes morales et politiques forgées « aux champs » s’inscrivent pour Zask dans le cadre d’un « libéralisme radical », à la réactivation duquel elle consacre ce plaidoyer pour une « écologie démocratique ».

Il s’agit ici de bien s’entendre : l’idée de libéralisme radical renvoie directement à la pensée démocratique de Dewey. Pour le philosophe pragmatiste, la démocratie est considérée ni plus ni moins comme « l’idée de la communauté elle-même » (Le Public et ses problèmes, 1927). Elle est avant tout un processus nourri d’expériences multiples menées au sein du tissu communautaire, afin que chacun puisse s’individuer - développer librement ses capacités créatrices - en s’associant concrètement aux autres. Le libéralisme « radical » suppose de rendre possible pour tous la formation intellectuelle et professionnelle, et d’ouvrir pour chacun la possibilité d’une « expérimentation » par où des intérêts solides et soutenus en commun pourront émerger. Cela favorisera la participation au processus démocratique au sein d’un « public » politisé, en lieu et place du public « fantôme », essentiellement spectateur, qu’un Walter Lippmann théorisait à la même époque. On comprend donc que le libéralisme de Dewey n’a pas grand-chose à voir avec le libéralisme politique valorisant les droits abstraits du citoyen, posés originellement face à la société et l’État. L’idée d’un individu replié sur lui-même, propriétaire de lui-même, prétendument maître de ses choix, ne faisant société que sous la contrainte de l’intérêt bien compris, est tout à fait repoussante aux yeux Dewey car un tel individu devient finalement spectateur apolitique de la dérive oligarchique de la démocratie. À l’inverse, si le libéralisme deweyien se veut « radical », c’est que sa finalité (l’individuation morale et politique de chacun) ne peut être obtenue que par des moyens radicaux, comme la socialisation des moyens de production, la politisation de la presse et l’organisation syndicale des salariés.

Joëlle Zask défend donc ce libéralisme radical-là, que Dewey pensait dans le cadre de sociétés industrielles complexes. Selon son point de vue original, elle s’efforce pour sa part de saisir en quoi les activités des champs se présentent comme autant de moyens démocratiques pour les individus de « mener d’eux-mêmes, par eux-mêmes et pour eux-mêmes (comme le disait Lincoln au sujet du peuple) les expériences par l’intermédiaire desquelles ils découvrent, éprouvent et développent leurs libertés » (p. 8). Par un parcours orienté de la question de la réalisation de soi à la vie civique (éléments qui ne sont séparés que pour les besoins de l’exposé), en passant par les exercices de sociabilité, elle cherche à redonner sa valeur politique éminente à la parcelle cultivée, au jardin, à la ferme, bref à ce milieu associé qui invite l’individu à mesurer ses forces et son inventivité à l’épreuve de l’altérité. En une belle formule servant de ligne directrice pour l’ouvrage, J. Zask souligne ainsi les liens entre « culturer » (acquérir une culture et recevoir une éducation), « acculturer » (rencontrer une culture autre), « cultiver » (faire croître des plantes) et « se cultiver » (développer son individualité par des expériences concrètes), comme autant de dimensions complémentaires d’une culture démocratique bien comprise.

La culture de la terre comme expérience d’éducation

Le premier chapitre, intitulé « De la culture de la terre à la culture de soi », contribue à tisser ces liens entre culture agricole et individuation en repartant de la figure originelle d’Adam comme jardinier et gardien de l’Éden. En brossant le portrait d’un Adam cultivateur, qui prend soin et amende au lieu d’imposer et de manipuler, J. Zask insiste d’emblée sur une écologie « relationnelle ». Elle opposera cette écologie à une version qu’elle juge « essentialiste », laquelle se rattache selon l’auteure aux courants de l’écologie profonde (Naess, groupe Earth First !, Callicott). Dans la filiation de cette écologie relationnelle, le passage de ce chapitre le plus porteur politiquement est sans nul doute celui qui s’attache aux pensées de Jefferson sur la fonction démocratique fondamentale du travail à la ferme : au contact de la terre, le fermier américain fournit le modèle d’une citoyenneté participative. Là où les autres Pères fondateurs penchent en réalité pour une forme d’aristocratie naturelle (on sait que pour Madison, par exemple, la démocratie consistait à protéger la minorité riche contre la majorité pauvre), Jefferson insiste sur le potentiel démocratique des vertus paysannes. L’indépendance, la faculté de se gouverner sans maître, y est requalifiée comme une forme de solidarité et d’attention à l’environnement dans lequel se déploie la liberté. En ce sens, la citoyenneté démocratique est issue du temps long : on se forme à l’indépendance en apprenant pratiquement l’humilité face à l’altérité de la terre et des champs (qui possèdent leur rythme et leur pulsation vitale, avec lesquels il convient de composer). L’individu jeffersonien se présente alors bien davantage comme une résultante que comme une donnée originaire, à l’opposé du sujet de droit, propriétaire, issu de la tradition lockéenne. J. Zask conclut : « À la liberté insulaire du sujet autonome propre à la tradition libérale et républicaine se substitue une liberté dialogique et solidaire du sujet indépendant » (p. 39).

Dans cette mesure, l’auteure choisit ensuite de s’intéresser à la vision du philosophe transcendantaliste Emerson plutôt qu’à Thoreau, suspecté de mythifier la nature. Dans l’essai intitulé Farming, le philosophe considère les travaux des champs comme une manière de se tenir sur terre, autrement dit de sculpter son individualité dans l’indépendance et la confiance, à l’inverse des inévitables aléas de l’amour-propre consubstantiels au milieu industriel et urbain. Attentif à la nature sans lui obéir totalement, le paysan fournit la figure même de la participation à la nature. Il y est présent. Ce motif de la présence est crucial. En effet, J. Zask le retrouve dans les pédagogies expérimentales, proches des principes philosophiques de Dewey, qui ont fait du jardinage le lieu et la manière de l’apprentissage de l’autonomie. En reprenant les idées de Maria Montessori sur la fonction éducative des jardins, J. Zask montre avec force qu’il n’existe pas d’éducation véritable, et donc pas d’individuation, sans observation et soin des phénomènes de la vie, lesquels constituent toujours une « expérience », au sens pragmatiste du terme : une réaction organisée à une affection provenant de l’environnement, réaction menée du début et la fin, au fil de laquelle émergent des solutions possibles. Un enfant placé en responsabilité d’une parcelle, avec ses cultures afférentes et l’organisation de l’arrosage, la prise en compte de la compossibilité des plantes, etc., sera confronté au succès comme à l’échec, face à une terre signalant à la fois ce qui le limite et ce qui provoque son agir. Cette expérience constitue à coup sûr une possibilité de développement de soi dans le temps long. On constate combien cette orientation pédagogique se situe aux antipodes de la focalisation de l’institution scolaire sur le court terme, avec ses méthodes abstraites de « réussite » et son insistance grandissante sur des qualités de bon employé de bureau, telles que la « ponctualité » et l’« assiduité ». J. Zask est alors fondée à déclarer que « le jardinage est un auxiliaire de l’action libre et un antidote de la docilité » (p. 67).

Adieu l’utopie : les jardins partagés au secours du citoyennisme

La finalité politique des analyses menées par l’auteure se manifeste encore plus nettement dans le second chapitre, « les jardins partagés, laboratoire de la sociabilité démocratique », où différents modèles et contre-modèles sont explorés, J. Zask en profitant pour mieux déterminer l’écologie qui a sa préférence et, de fait, le type de démocratie qu’elle appelle de ses vœux. En toute logique, c’est également à ce moment du livre que des tensions et lignes de faille se manifestent pour nous, cristallisant des points de désaccords.

L’expérience des jardins partagés, largement en cours à l’heure actuelle, constitue pour l’auteure le modèle d’un apprentissage quotidien des vertus de la solidarité et du respect de l’autre au-delà de toute différence de classe ou de culture. Relevant précisément de l’expérience, l’action des jardiniers confirmés, apprentis ou débutants s’inscrit dans un processus informel d’éducation à la sociabilité ordinaire. Ce que l’on fait de la nature est le point de convergence de rapports conversationnels, autant d’occasions de retrouver une sociabilité mise à mal d’un côté par la privatisation des modes de vie et d’un autre côté par la colonisation marchande de l’espace public. Les jardins partagés, et non « divisés » en parcelles étanches, introduisent à la réalité en acte de la réappropriation de la vie sociale par les gens ordinaires. Pour mieux en souligner la vertu, J. Zask place cette expérience vivifiante en regard de diverses utopies agraires dont elle n’a pas de mal à pointer les conséquences délétères, du côté d’une sclérose de la vie sociale et d’une dilution du sujet agissant dans un cadre global étouffant. Les utopies de jardins ouvriers sont critiquées pour leur collectivisme et le rôle dévolu au contact avec la nature, reléguée à une simple fonction de compensation des fatigues urbaines. L’organisation des kolkhozes en Union soviétique est à juste titre décrite comme l’expérience catastrophique qu’elle fut, sur tous les plans : économique, démographique, humain, civilisationnel. Les mythes de la « Révolution conservatrice » allemande des années 1920-1930, sur le retour à la terre, la communauté rurale et l’enracinement comme essence du peuple sont là encore à juste titre décriés, en épinglant inévitablement le Heidegger des Chemins qui ne mènent nulle part (analyse des souliers du paysan de Van Gogh) et sa nostalgie de la fusion entre l’homme et sa communauté naturelle. À ces folles utopies vouées à figer le rapport entre l’homme et la nature, soit en le soumettant à un système technique négateur des équilibres naturels et des contingences de l’existence humaine, soit en abolissant sa singularité au sein d’un tout inclusif, l’auteure n’a pas de mal à opposer l’humble dynamisme des jardins partagés, sur le modèle du Candide de Voltaire appelant à « cultiver notre jardin ». Ici, le « nous » est important, puisqu’il restitue la dimension collective, concertée et avisée du travail de la nature, à égale distance des visions édéniques d’une nature toujours prodigue et des représentations strictement laborieuses du cultivateur obtus et dénué d’attention. Aux utopies agraires potentiellement désastreuses, il faut, dit J. Zask, « préférer les expériences agricoles localisées, variables, plurielles et changeantes qui existent bel et bien et apportent de grandes satisfactions à des centaines de millions de gens » (p. 91).

Ces propos sont difficilement contestables, d’autant plus qu’ils s’inscrivent dans une veine pragmatique et constructive : voir ce qui se fait, quand bien même cela tâtonne, au lieu de céder à des modèles utopiques dont l’application ne manque jamais de réduire les êtres humains à des rouages ou de pures expressions d’une force substantielle sacralisée. Néanmoins, il est à peu près certain qu’en effectuant ce choix dans les utopies agraires, Joëlle Zask a nécessairement minoré la portée autrement plus émancipatrice de reconstructions agricoles à long terme. Dans la section qu’elle consacre aux mythologies écologiques de l’époque de la « révolution conservatrice », on est ainsi surpris de voir assimilé sans nuances le mouvement de réforme de la vie (Lebensreform) à ces courants qui nourriront par la suite le nationalisme d’extrême droite. Il faut alors préciser que des personnalités comme Gustav Landauer ou Erich Müsham, pour ne citer que deux auteurs qui ont consacré de nombreuses réflexions à la paysannerie et à l’opposition ville/campagne, ont appartenu à ce courant de Lebensreform, dans les deux premières décennies du XXe siècle. Or il s’agit de deux des plus grands penseurs du socialisme anarchiste à cette époque. De la même manière, en ce qui concerne la Russie, il est judicieux, comme le fait Zask, de montrer en quoi la petite parcelle, le petit lopin indépendant a toujours résisté face aux usines à aliments que furent les kolkhozes, jusqu’à permettre le maintien d’un secteur informel résilient face aux crises économiques. Mais souligner un tel fait aurait pu nous conduire dans les parages des réflexions du sociologue Theodor Shanin sur la persistance de l’économie paysanne russe, qui est tout à la fois une forme de civilisation résistant sous la chape de l’industrialisation des campagnes à marche forcée. Il n’y a pas eu, en Russie, qu’une utopie agraire de type kolkhoze. Comme Shanin l’a montré, un économiste hétérodoxe nommé Alexander Chayanov avait proposé dans les années 1920 un modèle économique d’exploitation agricole familiale au plus proche des traits culturels typiques des paysans russes : absence de salariat, souci de l’équilibre entre travail et satisfaction des besoins, limitation endogène de la production et de la durée du labeur en fonction de cet équilibre mouvant, attention au milieu comme partenaire, utilisation proportionnée des outils techniques, organisation des maisonnées en structures coopératives permettant de régler les différents niveaux de production (à grande échelle ou à petite échelle en fonction du degré de développement souhaité). Or, c’est précisément cette organisation paysanne familiale qui fut démobilisée globalement par la bureaucratie stalinienne à l’époque de la « collectivisation ». Sceptique à l’égard de l’industrialisation massive des campagnes et soucieux de décrire objectivement la réalité de la paysannerie russe, Chayanov le paya de sa vie par une exécution sommaire en 1937. Aujourd’hui, les mouvements paysans de résistance à l’industrialisation des campagnes et à la culture du rendement réactivent en quelque sorte l’esprit de Chayanov, au nom de valeurs comme l’autosuffisance alimentaire, l’autonomie locale, l’équilibre entre travail et satisfaction des besoins. Que l’on songe par exemple à la Via campesina, au mouvement chiapanèque, ou aux « informels » dans le domaine de l’artisanat, qui tous portent une utopie et procèdent en acte à une critique radicale du système capitaliste et de sa base technique.

L’ouvrage de Joëlle Zask ne s’engage pas dans cette direction, ce qui nous paraît dommage. Au lieu de cela, une fois congédiées des utopies agraires bien précises et avec elles une écologie dite « mystique » et « romantique » (les nazis jouant une énième fois ici leur rôle de repoussoir, en emportant avec eux tout ce que la disposition romantique peut contenir de réellement émancipateur, cf. sur ce point le désormais classique Révolte et mélancolie, ainsi que Esprits de feu, de Robert Sayre et Michael Löwy), l’auteure se livre à un éloge des jardins partagés, terrains de la vie sociale expérimentale, de l’égalité des « capabilités » (Amartya Sen) et d’un multiculturalisme bien compris, au sens d’un « contact » culturel et d’une réciprocité des expériences, comme il existe une complémentarité des plantes cultivées sur une parcelle donnée. Dans ces pages au demeurant intéressantes et informatives à propos de nombreuses initiatives menées quotidiennement dans le monde, on se trouve en effet bien loin de toute projection utopique, tant J. Zask se met à emprunter le jargon le plus actuel qui soit : celui du citoyennisme participatif, quelque part entre les colibris du sage médiatique Pierre Rabhi et ses épigones de Kaizen, à l’origine du film « événement » Demain. Alors que des passages précédents laissaient présager cette orientation (« écocitoyenneté », p. 52 ; « écoactivité et développement durable », p. 55), on commence à lire à ce moment de l’ouvrage des expressions comme « nouvelle économie vertueuse et solidaire » (p. 102), ou encore « dynamique de réinsertion des laissés-pour-compte » (Ibid.). L’auteure ne nous épargne pas non plus un couplet bon enfant célébrant le partage de l’information, les liens fédéralistes entre jardiniers, l’ouverture des parcelles cultivées au domaine planétaire, par la grâce bien entendu d’Internet et de sa merveilleuse horizontalité !

À ce point de la lecture, on a l’impression d’avoir raté un embranchement, l’occasion de s’orienter résolument dans le sens deweyien d’un libéralisme radical, qui s’inscrirait dans l’horizon d’une réorganisation socialiste des moyens de production, impliquant elle-même un conflit de classes. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de balayer avec condescendance l’ensemble des expériences que J. Zask présente dans ce second chapitre, comme s’il ne s’y passait rien de motivant ou d’enthousiasmant, et pour les gens qui y participent et pour ceux qui s’y intéressent. Ces espaces de réappropriation d’un engagement civique ne sauraient qu’être encouragés, c’est assez évident. Le problème tient plutôt à ce qu’en les présentant sous l’aspect de solutions « citoyennes » (pour sacrifier à ce vocable institutionnel et politicien passé dans le langage courant) à visée œcuménique (tout le monde fait de belles rencontres dans un jardin partagé, sur un pied d’égalité et dans une interaction constante), on fait comme si ces expériences s’effectuaient dans un vide social et économique. Soudain, dans un éther multiculturaliste, le jardin partagé abolit les oppositions de classes, guérit en partie la souffrance sociale et raciale – voire psychique, avec la thérapie horticole, et fonctionne symboliquement comme un grand « médiateur social ». Politiquement, nous nous estimons en droit d’attendre davantage non pas tant des expériences des jardins communautaires en elles-mêmes, mais d’une philosophie sociale qui a l’heur de s’appuyer sur le thème de la culture de la terre pour penser des formes de démocratie plus radicales.

Combats paysans

La troisième partie l’ouvrage renoue avec une certaine radicalité politique. J. Zask y aborde le dernier versant de son propos : la culture de soi au contact de la terre favorise une sociabilité démocratique, laquelle fournit la base de pratiques de citoyenneté. En quoi le mode de vie paysan et jardinier, en quoi le rapport à soi, aux autres et au monde nourri par la culture de la terre contribuent-ils à rénover les formes politiques de la démocratie ? C’est la question qui guide l’auteure dans cette partie, toute destinée à renverser l’image dégradante qu’une tradition politique encore bien ancrée a accolée aux paysans. Contre la figure prétendue du paysan conservateur, antilibéral et borné au cercle étroit de ses intérêts matériels, J. Zask revisite à juste titre les nombreux combats paysans qui ont jalonné l’histoire des résistances à l’appropriation privative des terres, qu’elles s’effectuent sous la féodalité ou à partir de la révolution industrielle. Ces combats étant liés à l’affirmation et à l’invention de formes d’autogouvernement, il y a matière à tisser une nouvelle histoire de la pensée démocratique, qui prendrait en compte l’inventivité institutionnelle paysanne. L’auteure s’appuie ici sur les travaux de Francis Dupuis-Déri et David Graber à propos des formes communales de la démocratie avant les révolutions européennes et américaines. Elle finit alors par se demander, d’une façon judicieuse, si « le mythe du paysan arriéré n’a pas eu pour fonction de justifier que la construction progressive de l’État-nation, y compris sous sa forme républicaine, détourne des solutions démocratiques et participatives qui sont en effet restées en berne » (p. 144). Ces pages comptent selon nous parmi les plus convaincantes du livre et forment le prélude à un parcours historique placé sous l’égide de la défense de la culture de la terre face à son appropriation absolue et exclusive. De l’agrarisme égalitaire de Jefferson, partisan d’une répartition de lots de terre de taille égale constituant le ferment d’une participation civique, au mouvement des paysans sans terre du Brésil, en passant par la guerre des paysans menée par Thomas Müntzer, la lutte contre le mouvement des enclosures, les revendications du populisme américain à la fin du XIXe siècle ou encore la communauté autogérée de Canudos à cette même époque au Brésil, J. Zask présente avec une réelle empathie nombre de combats radicaux, revendiquant l’indépendance et l’autonomie collective par le droit de cultiver.

Sur tous ces points, les réflexions de J. Zask sont également importantes parce qu’elles montrent en quoi le libéralisme « radical » deweyien trouve très probablement une de ses sources dans l’anticapitalisme de Jefferson, lui-même réactivé à la fin du XIXe siècle dans le discours des populistes aux États-Unis (elle cite notamment le mouvement des Granges). Encore une fois, il serait tout à fait possible de faire de ces pages un usage politiquement plus résolu que celui auquel se livre l’auteure. Pour notre part, nous n’avons pu nous empêcher de songer, en lisant les paragraphes consacrés à Jefferson, aux idées développées dans les années 1960 par le critique social américain Paul Goodman, qui n’hésitait pas à ramener Jefferson vers l’anarchisme : la jeunesse contestataire des années 1960, prônant la décentralisation et les vertus de l’autonomie par rapport au système bureaucratique et technicien, fut ainsi nommée les « enfants de Jefferson ». Goodman lui-même voyait dans l’anarchisme un pouvoir de résistance et d’organisation autonome des communautés de base. Par ailleurs, on a pu lire récemment dans des cours de Chomsky traduits sous le titre Quelle sorte de créatures sommes-nous ? des réflexions sur les liens possibles entre la pensée de Dewey et l’anarchisme. En mettant en évidence la revendication constante de l’égalité agraire, J. Zask s’approche parfois de telles idées. Pour les paysans en lutte, en effet, la terre n’est pas un bien parmi d’autres, mais la condition même de la production de biens, « y compris de biens spirituels, tels l’individuation, la confiance en soi, le courage » (p. 188). Raison pour laquelle il est de la plus haute importance de conférer à chacun une opportunité égale pour intégrer une bonne société, en accédant à un coin de terre. Ce principe de l’égalité agraire, profondément démocratique selon Zask, a le mérite de s’opposer à un individualisme des droits (tous les individus sont dotés des mêmes droits abstraits face à l’État), à un égalitarisme conformiste (tous les individus possèdent les mêmes biens, le même horizon social et les mêmes expériences, comme dans notre modèle républicain), et aussi au collectivisme (lorsque le tout étouffe l’individualité). Là où les paysans se livrent à des « green guerillas », ils cherchent à obtenir le contrôle social sur les modalités et les finalités de leur association, bref, à revendiquer un autogouvernement local.

Reste pourtant à déterminer jusqu’où l’auteure suit ce type de revendications. Un peu à l’image de ce qui se produisait dans la seconde partie de l’ouvrage, on a l’impression de ne pouvoir dépasser un certain état de la démocratie. J. Zask le souligne en effet à plusieurs reprises, ces guerres paysannes démocratiques ne doivent surtout pas être considérées comme des actions anarchistes, dénonçant l’État et le gouvernement. En réalité, l’autogouvernement local constitue d’abord un moyen d’empowerment pour les communautés qui décident collectivement de ne pas abdiquer leur droit à cultiver, leur volonté d’indépendance alimentaire et leur rapport charnel à la terre, avant de servir dans un second temps de base de compromis avec le « grand » gouvernement. La possibilité d’auto-organisation véritable perd alors de sa puissance politique et s’inscrit dans un mouvement de reconnaissance institutionnelle. À propos du mouvement des « sans terre », J. Zask se satisfait ainsi que « par l’intermédiaire de leur accès (d’abord) illégal à la terre, les paysans concernés forment une société politique et réclament après coup d’être reconnus par les autorités et par l’opinion publique comme des individus associés et compétents, bref comme des citoyens » (p. 193). De la même manière, lorsqu’elle aborde sous cet angle la question de l’« aide au développement », il est permis de rester à tout le moins sceptique. L’auteure indique que l’aide au pays du Sud ne saurait désormais faire l’économie d’une consultation des paysans locaux, avec leurs propres modes d’organisation, leur propre conception du monde. Comme s’il fallait désormais – que l’on nous permette aussi de « jargonner » – établir un indispensable « diagnostic partagé » avant de mettre en œuvre un programme d’aide au développement. Est-ce tout ce que l’on peut attendre de combats paysans pour l’autonomie ? L’exemple de l’agence israélienne pour la coopération au développement (MASHAV), créatrice de fermes expérimentales, de centres de formation et d’écoles d’agronomie sur le sol africain, fait ainsi froid dans le dos. J. Zask cite avec approbation les buts de cette agence, énoncés comme suit : « Se concentrer sur le renforcement des capacités humaines et institutionnelles en partageant l’expérience d’Israël et ses expertises en matière de développement, offrant du savoir-faire et transférant des technologies innovantes et des méthodologies éprouvées adaptables aux besoins des pays en développement. L’approche MASHAV est d’assurer la cohésion sociale, économique et environnementale du développement durable » (sic), p. 194. Démarrer le chapitre avec Jefferson et le terminer quasiment avec cette phraséologie fleurant mal la croissance verte et l’éco-citoyennisme nous laisse un goût plutôt amer. Notons d’ailleurs, pour accuser le contraste, que dans toutes ces pages J. Zask ne mentionne pas une seule fois l’expérience zapatiste, laquelle replace pourtant au premier plan l’ensemble des préoccupations qui occupent la philosophe dans cet ouvrage. Le domaine du praticable en matière de démocratie semble avoir été rigoureusement circonscrit par avance par J. Zask.

Conclusion : politique de l’homme ordinaire

Le chapitre conclusif de l’ouvrage synthétise les grands apports des communautés et associations paysannes à une pensée renouvelée de la démocratie. Pour J. Zask, ce qui se joue dans un lieu partagé comme une parcelle ou un jardin, ce sont des expériences physiques et spirituelles menées de A à Z, une attention à ce qui ne dépend pas de nous, et encore la mutualisation des savoirs, des outils, des capacités, l’échange et l’éducation. En somme, la pratique ordinaire des paysans recèle un gisement de valeurs inestimables pour revivifier une culture démocratique. Ici, le commun n’est pas un donné, mais une institution à construire, répartir et cultiver, autrement dit un domaine qui requiert une participation constante. L’auteure souligne avec force ce dernier registre de la participation, trait saillant de tout gouvernement local paysan, qui souligne par contraste les graves déficiences des démocraties libérales dans leur fonctionnement actuel : « Le terrain communautaire fait donc apparaître les liens étroits entre une pratique située, concrète et localisée (cultiver la terre sans l’épuiser), une gouvernance partagée (instaurer les règles du terrain commun), et la reconnaissance par les participants de la communauté des biens dont certains sont répartis et d’autres mutualisés, de telle manière qu’il en reste toujours pour les autres, en particulier pour les générations futures » (p. 212).

On ne saurait que souscrire à l’insistance très deweyienne sur les vertus de l’homme du commun, parfaitement exemplifiées par les cultivateurs associés, les jardiniers urbains (J. Zask fait grand cas de la ville anglaise de Todmorden, où l’on affirme faire la révolution en plantant des légumes) et tous les collectifs qui cherchent au plus proche (la rue, le quartier) à se réapproprier leur environnement au lieu de le laisser aux mains des procédures bureaucratiques et des experts de l’agro-industrie ou de la « rénovation urbaine ». En ce sens, les mouvements paysans dans leur grande majorité renversent la perspective sur la politique, qu’il faut envisager de bas en haut et non de haut en bas. Il en va de même pour les savoirs développés au contact de la terre. Ni purement empirique et intuitifs (le « gros bon sens » paysan), ni technicisés au sens de l’agronome, les savoirs des cultivateurs forment une véritable science agricole, outil d’éducation, de transmission et de travail du milieu naturel. Là encore, il convient de réévaluer ces savoir-faire réflexifs qui indiquent comment une certaine pensée scientifique et expérimentale se forge sur la base du soin apporté à la terre. Les communautés paysannes, soutient Zask, ont vocation à s’opposer à l’expertise désincarnée au service des monopoles destructeurs de la variété naturelle. Mais lorsqu’on lutte par exemple contre Monsanto, on met en évidence le lien entre « la culture de la terre et la connaissance des conditions de cette culture », autrement dit entre la pratique et la théorie. Le cultivateur ou le jardinier qui éprouve ses connaissances face à tel climat, telle évolution du sols, et s’efforce de mieux les adapter, se situe toujours dans l’union entre théorie et pratique : il réalise ainsi l’une des conditions fondamentales d’une société démocratique, telle que l’école pragmatiste, ennemie des dualismes simplificateurs, pouvait la penser.

En définitive, La Démocratie aux champs atteint fort bien son but : présenter un plaidoyer pour la reconnaissance du rôle des paysans dans la « fabrique de la citoyenneté démocratique » (p. 234). Dans le champ ordinaire de la philosophie politique, cet ouvrage est sans nul doute original en ce qu’il prend à revers nombre d’idées reçues sur la condition paysanne et ses affinités politiques, tout en replaçant la question de la terre et de ses usage au cœur de l’interrogation sur les différents types de régimes. J. Zask tient son cap, fort logiquement inspiré par Dewey : élaborer une écologie relationnelle, où organisme et environnement, dit-elle, « ne sont pas plus séparables que le recto et le verso d’une feuille » (p. 229). En ce sens, la culture de la terre et du jardin lui fournit le modèle de ce processus d’interaction constante entre l’humain et l’environnement, à égale distance de deux dangers selon elle : d’une part la résorption romantique de l’individu dans la wilderness, la mythologie de l’habitat premier ; d’autre part la mise en coupe réglée d’une nature objectivée par la science agronomique. C’est au plus près de ce processus que se renforcent de fait l’écoute attentive, l’esprit d’indépendance, la transmission des savoirs, la participation au sein du lieu cultivé en commun.

Dans son ordre, c’est-à-dire pour une philosophie politique et sociale héritière du pragmatisme de John Dewey, l’ouvrage de J. Zask va sans doute aussi loin qu’il est possible d’aller dans le sens d’un libéralisme radical, qui viserait à rappeler aux gouvernements leurs missions fondamentales, en prenant avant eux l’initiative. Comme nous l’avons signalé, c’est probablement aussi l’une des limites de ce livre. Étant donné la cohérence du propos, il n’est d’ailleurs pas vraiment question de le reprocher à l’auteure. On posera simplement que cet ouvrage pourrait être un préalable à la lecture d’autres livres politiquement plus résolus, débarrassés cette fois de toute glue citoyenniste : sur ce point, la récente anthologie des « Précurseurs de la décroissance » publiée aux éditions du Passager clandestin, incite à aller voir de plus près ce que des éveilleurs de conscience comme Tolstoï ou Giono ou encore ce que des faiseurs d’utopies concrètes comme Kropotkine, Gandhi ou Bookchin avaient à dire des vertus politiques des paysans et des campagnes.