La Face cachée du numérique

, par Camille

La Face cachée du numérique. L’Impact environnemental des nouvelles technologies
Fabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michot
L’Échappée, 2013
114 pages, 12 euros

par Camille

Dans cette synthèse de travaux sur l’impact écologique des nouvelles technologies, les auteurs tentent de mettre à l’épreuve des faits l’idée selon laquelle l’économie numérique permettrait de polluer moins. Et la conclusion est bien amère : l’informatique, ça pollue et ça consomme de l’énergie, mais bien maligne la personne qui saura dire si son impact est globalement positif ou négatif. Car malgré la somme des données collectées, la principale certitude que nous apporte l’ouvrage est celle de la difficulté de l’exercice.

Tout d’abord, la complexité des infrastructures numériques rend difficile une évaluation juste de la consommation. Si l’on peut mesurer la consommation électrique d’une machine, d’un foyer, ou d’un data center, évaluer le coût des connexions à un site web ou à un service particulier est une mission impossible. Il est difficile non seulement de connaître l’ensemble des machines et câbles par lesquels transite une connexion, mais également d’estimer la part de consommation électrique de chaque élément dépendant d’une connexion donnée. Sur ce point, la polémique autour de la consommation énergétique d’une recherche Google est exemplaire : selon la méthodologie adoptée, les hypothèses retenues, et un peu aussi selon le commanditaire, les chiffres varient grandement (1).

De même l’évaluation du cycle de vie des différents gadgets numériques ressemble à un parcours du combattant. Plus d’une centaine de minéraux et de pièces détachées entrent dans la production des ordinateurs et assimilés, issus d’une multitude de fournisseurs. C’est d’autant plus vrai pour les dispositifs portables (smartphones et tablettes) qui représentent la majorité des ventes aujourd’hui. Impossible dans cette situation de connaître l’impact écologique de la production d’un appareil. En fin de vie, la gestion des déchets électroniques est encore mal renseignée, mais semble consister essentiellement à envoyer les machines obsolètes dans des pays pauvres. Enfin, la complexité grandissante des gadgets rend la récupération des matériaux rares ou dangereux plus difficile et plus coûteuse.

Que penser, d’autre part, des pratiques de substitutions (télétravail, visioconférences, etc.) qui conféreraient aux TIC un caractère écologique ? L’ouvrage montre qu’à ce jour, aucune étude ne permet d’évaluer correctement le nombre de kilomètres non-parcourus, la quantité de feuilles non-imprimées ou d’encre économisée grâce à ces pratiques.

Les seuls impacts écologiques positifs avérés concernent la gestion des flux : électricité, gaz, eau et transports routiers. La surveillance électronique et la gestion informatique permettent d’optimiser les trajets et de limiter les pertes, et ce faisant de diminuer la consommation de carburant, d’électricité ou autre. Les auteurs précisent que les entreprises mettent d’abord en place ces dispositifs pour réaliser des économies d’argent, même si elles ne se privent pas de faire valoir leur bonne conscience écologique dans l’affaire. Si les gains peuvent être importants pour une entreprise, il est à craindre que ces économies ne soient qu’une paille à l’échelle des infrastructures numériques qui les rendent possibles.

Le livre se termine sur une question suggérée aux mouvements écologistes. Doit-on proscrire ou limiter l’utilisation de l’informatique dans nos pratiques militantes, par souci de cohérence écologique ? Question intéressante, qui rappelle celle de l’utilisation de transports polluants pour rejoindre des mobilisations lointaines. S’il semble peu réaliste d’en proscrire toute utilisation dans l’immédiat, posée en termes d’objectif, la question trouve toute sa pertinence. Face aux encouragements au développement et à l’innovation numérique, présents jusque dans les rangs écolos, ne faut-il pas envisager une nécessaire désinformatisation pour parvenir à une société écologique ?

(1) Une étude menée au MIT évalue à 7 grammes d’équivalent CO2 une requête, quand Google avance un chiffre de 0.2 gramme. Une enquête de l’ADEME semble donner raison à l’étude du MIT.