La France nucléaire

, par Louison Bobet

La France nucléaire
Sezin Topçu
La Découverte, 2013
350 pages, 21 €

Printemps 2013. Une Commission particulière du débat public programme une série de « débats » autour du projet de « stockage géologique réversible » de déchets radioactifs à Bure. Les deux premières réunions sont sabotées par des opposant·e·s aux projets qui dénoncent un « débat bidon » dont les conclusions sont connues d’avance. Jusqu’en décembre, le « débat public » se poursuit... sans public, bien à l’abri sur internet. La « démocratie technique » patine et l’« impératif participatif » a du plomb dans l’aile. Néanmoins, que l’État organise une série de discussions à propos de la gestion des déchets radioactifs n’a rien d’anodin. Les programmes de l’industrie nucléaire n’ont pas toujours été l’objet de débats. La France nucléaire de la sociologue et historienne des sciences Sezin Topçu apporte un éclairage précieux pour comprendre l’évolution des formes de gouvernement du nucléaire qui nous ont amené à ce débat public sans public.

Entre la manifestation sanglante de Malville en 1977 et l’essor des commissions pluralistes dans les années 1990, la relation de l’industrie nucléaire et de l’État au mouvement antinucléaire s’est profondément transformée. Dans l’agitation qui suit mai 68, le mouvement antinucléaire français est un des plus puissants d’Europe. Paradoxalement, la France est aujourd’hui un des pays les plus nucléarisés du monde. Comment l’État et l’industrie nucléaire s’y sont-ils pris pour réaliser un tel coup de maître ? Que sont devenu·e·s les antinucléaires d’hier ?

Pour répondre à ces questions, S. Topçu nous entraîne du Cotentin au Limousin, de la Biélorussie au Niger. Elle y suit une série de conflits et de controverses qui ont agité la France nucléaire durant quatre décennies. Ce livre ne cherche pas à faire une histoire du mouvement antinucléaire mais plutôt à étudier la manière dont l’industrie nucléaire a gouverné, enrôlé, désarmé celles et ceux qui la critiquaient. Aussi s’intéresse-t-il peu à la répression, aux matraques et aux coups qui marquent et qui choquent. Il s’attarde davantage sur des pratiques plus subtiles, qui ont pu sembler anodines, voire bénéfiques pour une partie des militant·e·s écolo. Et qui se sont avérées redoutablement efficaces pour domestiquer le mouvement antinucléaire.

L’accident de Tchernobyl marque un tournant entre deux époques. L’annonce de l’arrêt aux frontières françaises du nuage radioactif fait scandale et la « culture du secret » est blâmée. Désormais, le nucléaire sera transparent. Tout comme aujourd’hui il se proclame vert (en arguant ne pas dégager de CO2) et démocratique. Plutôt que de raviver le mouvement antinucléaire, l’accident de Tchernobyl a, selon S. Topçu, précipité son déclin. Davantage que le nucléaire lui-même, c’est sa gestion qui devient alors le cœur du problème. Des associations contre-expertes, telles la CRIIRAD ou l’ACRO, se créent et sont rapidement associées dans différents comités à la gestion de l’atome. La critique du nucléaire se scientifise et s’institutionnalise fortement. À côtoyer de près le monde du nucléaire, les militant·e·s perdent en radicalité. Le débat devient technique plus que politique.

À la lecture de La France nucléaire , on peut toutefois regretter l’invisibilité d’une frange du mouvement antinucléaire qui refusa de devenir cogestionnaire de la nucléarisation de la France. La scientifisation de la critique et son enrôlement dans les dispositifs de gestion de l’atome furent vivement contestés en leur temps. La publication récente d’une série de textes du Comité Irradié, créé au lendemain de l’accident de Tchernobyl, vient le rappeler (1 {} ). Publiés initialement dans la revue Des fissures dans le consensus (quatre numéros entre 1987 et 1992), ces quelques textes donnent à voir l’histoire d’une autre composante du mouvement antinucléaire, certes très minoritaire, mais qui offre aujourd’hui un héritage auquel se référer pour envisager une critique radicale du nucléaire et de son monde.

(1) Le Gouvernement par la peur au temps des catastrophes. Réflexions anti-industrielles sur les possibilités de résistance , collectif, éditions de la Roue, 2013, 128 pages, 11 €.