La Guerre des forêts

, par Aurore Viard-Crétat

La Guerre des forêts. Luttes sociales dans l’ Angleterre du XVIIIe siècle
Edward P. Thompson
(présenté par Philippe Minard, traduction Christophe Jaquot abrégée de la version anglaise Whigs and Hunters. The Origin of the Black Act , Allen Lane, Londres, 1975)
La Découverte, 2014
200 pages, 15 euros

Quel est le point commun entre d’une part des hordes de braconniers au visage noirci, bafouant avec fracas et provocation les droits de chasse gardée et de propriété dans les forêts britanniques du XVIIIe siècle, et d’autre part la lutte actuelle d’habitant·e·s limousin·e·s face à l’industrialisation de la gestion des forêts, à renfort de films documentaires et autres manifestations à caractère écologiste (1), pour dénoncer l’enrésinement massif de leurs forêts, l’hypocrisie du label PEFC et, finalement, le lobby forestier qui se cache derrière le masque de l’expertise ?

Les mobilisations locales, telles que celle du plateau des Millevaches, qui visent à proposer des alternatives pour des territoires soumis à de grands projets productivistes, au profit de quelques-un·e·s et au détriment des usages locaux, viennent réactualiser l’ouvrage de l’historien Edward P. Thompson qui vient d’être traduit en français. La Guerre des forêts nous plonge dans les conflits, moins connus que ceux liés aux enclosures (2), qui enflammèrent certaines forêts suite à la restriction progressive des droits coutumiers collectifs sur le gibier, le bois ou tout simplement l’utilisation de terrains par les paysan·ne·s locaux/ales.

L’ouvrage prend comme angle d’attaque la question de la sévérité de la législation et de la justice face aux activités devenues répréhensibles : le Black Act, loi votée en 1723 par le Parlement britannique, punit de pendaison un large panel d’activités attribuées aux Blacks, ces hors-la-loi qui s’insurgent et s’organisent pour braver le droit forestier. En plus de la sentence radicale qu’il institue et systématise, cet acte est « rédigé de façon si vague qu’il devient le terreau fécond d’une jurisprudence toujours plus étendue ». Des clauses sont ajoutées afin d’accélérer la procédure légale pour entraver toute défense juridique des accusés. Des sanctions collectives sont aussi développées, notamment sous la forme de taxes imposées aux villages environnants, pour dédommager les pertes occasionnées par ces pillages et affaiblir les éventuelles solidarités. Ainsi s’interroge l’auteur : quelle urgence justifie cette loi « écrite en lettres de sang » ?

A la lecture de cet ouvrage, on craint parfois de s’égarer dans la description touffue et sinueuse des différents types de délinquant·e·s, des réseaux d’économie en jeu, des arcanes de la bureaucratie forestière déployée contre tout bon sens pour faire appliquer le droit forestier, et finalement du galimatias de la réglementation en vigueur dans ces forêts. Mais c’est justement là son intérêt : face à la complexité qui habite ces forêts et les usages qui en sont faits, Thompson amène avec tact la question du droit, censé venir homogénéiser des mosaïques de situations héritées de luttes locales, de privilèges longuement négociés, de contournements de règles tolérés… Car, au-delà de l’apparence relativement locale et donc anecdotique des cas étudiés, cet ouvrage contribue pleinement à la rupture majeure que Thompson a généré dans l’analyse des luttes sociales.

Clairement, l’auteur prend le parti des braconniers. La place centrale qu’il donne à la figure du cerf, symbole des privilèges de chasse du roi et des notables, est à ce titre éloquente : ces animaux doivent ainsi pouvoir se déplacer en toute liberté et prospérer, en dépit des dégâts générés dans les cultures des paysan·ne·s ; il est aussi souligné que les populations de cervidés sont mieux suivies que celles des humain·e·s qui les convoitent. Dans la compétition entre loisirs des riches et survie des pauvres, le droit de propriété se construit selon Thompson en faveur des premier·e·s ; il renverse ainsi la perspective quant à qui se rend coupable de crime : « Avec de tels prédateurs, rôdant dans la forêt, les Blacks apparaissent comme les victimes et non comme les agresseurs ».

Pourtant, dans cette histoire « par le bas », qui veut rendre visible les « perdant·e·s » de ces conflits, les délinquant·e·s ne sont pas seulement amené·e·s au rang de victimes luttant avec acharnement pour leur survie quotidienne. Symétriquement, les défenseurs/euses du droit forestier ne sont pas seulement décrit·e·s comme des nanti·e·s profitant d’un rapport de force sans ambiguïté. La guerre des forêts est une guerre sociale, politique et morale. Ce sont des visions du monde et de la justice qui s’affrontent, comme le théorisait la notion d’« économie morale de la foule » proposée quelques années plus tôt par l’auteur concernant les enjeux du marché du blé. Si ce concept n’apparaît pas dans cet ouvrage, on retrouve en filigrane la même perspective, qui met sur le devant de la scène historique la question de la justice ; et plus encore, l’affrontement entre la justice officielle et la justice « du peuple ». Les hors-la-loi, robins des bois en acte, bénéficient en effet du soutien des populations rurales, dont les droits d’usage, non marchand et de première nécessité, sont peu à peu supprimés en faveur des droits de propriété privée. Affirmant que le droit n’est pas seulement l’expression des intérêts des classes dominantes, Thompson insiste sur les possibilités d’action des dominé·e·s, se désolidarisant ainsi des analyses marxistes, trop déterministes selon lui, tout en renouvelant l’analyse critique des rapports de domination perpétués par l’institutionnalisation du droit moderne. La violence du Black Act serait d’ailleurs l’expression du « long déclin de l’efficacité des méthodes anciennes de contrôle et de discipline de classe ».

Revenons à nos moutons limousins. Les luttes actuelles liées aux forêts sont souvent renvoyées, par leurs contradicteurs ou par les médias, à un traditionnalisme sclérosant, enraciné dans des petits intérêts locaux ou à des représentations naïves de profanes dont l’expert·e ne pourrait s’embarrasser dans son combat vers le progrès et la modernité. Le travail de Thompson nous rappelle que la réalité est souvent plus complexe : le mépris de l’« économie morale » des locaux (voire même de leur existence puisque le plateau est souvent décrit comme désert) participe aux stratégies déployées par les industriels et les décideurs pour imposer leur vision ; et surtout, l’inégalité des moyens disponibles dans ces conflits ne doit pas amener à sous-estimer les possibilités d’action des « dominé·e·s », le droit et la justice étant toujours le résultat de négociations politiques, à court et à long terme. Continuer d’y croire pour garder une chance de renverser le rapport de force, c’est ce leitmotiv que semblent avoir adopté les résistant·e·s du plateau des Millevaches, lorsqu’ils et elles scandent « Ne jouons pas aux "Indiens" du plateau » : sortons de notre réserve ! ».

(1) Voir par exemple le Rapport sur l’état de nos forêts (collectif Auprès de mon arbre), le film documentaire Hêtre et avoir réalisé par Paul-Aurélien Combre et Samuel Ruffier (2014, L’Harmattan), ou encore les activités de l’association « Nature sur un plateau » (http://naturesurunplateau.com/).
(2) Le terme d’« enclosures » renvoie à un mouvement général de privatisation de terres dans les campagnes britanniques qui s’intensifie en particulier aux XVIe et XVIIe siècles. Des terrains habituellement utilisés par tous les locaux, en vertu de droits d’usages collectifs, pour faire pâturer des bêtes ou récolter diverses ressources comme les genêts, sont alors clôturés pour un usage privé ; le marché de la laine est en pleine expansion et les propriétaires fonciers investissent massivement dans l’élevage de moutons. Générant misère et conflits, cette évolution est officiellement actée par l’Enclosure Act, voté au XVIIIe siècle.