La Liberté dans le coma

, par Aude Vidal

La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer
Groupe Marcuse
La Lenteur, Paris, 2012

Partant de la question de l’identification électronique, le groupe Marcuse nous proposait une brève histoire de la société industrielle et des réflexions stratégiques sur les moyens à notre disposition pour la mettre à mal. C’était il y a bientôt deux ans, mais la relecture s’impose.

Faire l’histoire de l’identification, de la marque, du code-barre, c’est rappeler la nécessité toujours accrue de gestion du troupeau humain (en commençant par les criminels et les ouvrier-e-s pour finalement généraliser le régime) et de ses approvisionnements. Nous sont ainsi rappelées la lente invention de l’ordinateur pour répondre aux besoins de gestion des données démographiques, la naissance du numéro de Sécu sous Vichy, le numéro commençant par 3 pour les Juifs/ves – c’est le même régime qui crée l’INRA qui plus tard imposera la numérotation de l’ensemble du cheptel – ou de la marque commerciale, destinée à assurer les profits en écoulant de la marchandise bon marché et de piètre qualité, en créant ce que d’aucun-e-s pourraient appeler sans rire du « lien social » entre êtres humains et images publicitaires.

Se demander comment en sortir, voilà qui est posé sans complaisance, mais en argumentant solidement et clairement, les auteur·e·s refusent la désobéissance citoyenne incarnée par José Bové (qui continue à demander à l’État d’arbitrer des conflits où il est partie prenante) comme l’insurrectionnalisme, révolte romantique réductible à un moment d’enflammement.

Mais le développement le plus percutant tourne autour de ce paradoxe : comment pouvons-nous continuer à nous flatter d’être libres dans une société qui est désormais en mesure de pister chacun de nos mouvements, des fichiers qui s’accumulent au mouchard que nous portons dans la poche et qui nous permet d’être constamment joignables ? Ou de quelle liberté jouissons-nous quand nous nous détachons des contraintes de la vie communautaire et de la subsistance matérielle ? « Aux formes d’autonomie sans liberté du vieux monde s’est substituée une liberté sans autonomie. Ce qu’il faudrait inventer désormais, c’est une forme supérieure de liberté qui ne sacrifie pas à l’autonomie. » C’est ici le projet libéral, d’une liberté des Modernes, individualisée, qui est remis en cause. « La liberté promue par la bourgeoisie consistait essentiellement en un droit de mener sa vie privée en-dehors du souci du bien public. » Le résultat, c’est une vie privée qui n’en finit plus de se replier sur elle-même, avec des individus qui, tou·te·s occupé·e·s par leur dévotion aux activités productrices et reproductrices, ne cherchent plus dans l’action collective qu’à alimenter l’idée avantageuse qu’ils ont d’eux-mêmes en redresseurs de torts ou en avant-garde éclairée – le tout à condition que rien ne rappelle les contraintes subies par ailleurs, ni les engagements envers le groupe et les autres, ni le niveau d’exigence qui est prié de rester à hauteur de salarié·e le dimanche.

Redonner sa valeur à la contrainte, c’est l’ambition de cet ouvrage. Voilà de quoi prendre à rebours ces philosophies consuméristes qui résonnent si fortement avec le projet libéral mais auxquelles adhère la plus grande part de la gauche. Impossible dans ces conditions de s’indigner avant que la gamelle ne soit vide... « Il est […] grand temps de se tourner vers les courants d’idée et d’action qui n’ont pas fait reposer leur vision de l’émancipation sociale sur l’abolition de la nécessité, la maîtrise scientifique de la nature, la suppression de l’effort physique et du souci de produire de beaux objets. » Et d’articuler liberté individuelle et autonomie collective.