La Route (The Road, 2006)

, par Makekazzo, Philippe Colomb

Face à la catastrophe, on joue souvent sur la dialectique savoir/imaginer : on savait que c’était possible, mais on n’imaginait pas que ça arriverait vraiment. Ce fossé entre la connaissance abstraite et la perception sensible, analysé notamment par G. Anders et J.-P. Dupuy, est au principe de la difficulté à mobiliser la société en faveur des changements nécessaires à la survie de la biosphère telle que nous la connaissons.
Avec ce roman extrêmement fort, Cormac McCarthy prend l’exact contre-pied et met le lecteur dans la situation de ne rien savoir et de tout imaginer. Dès le départ, nous sommes plongés dans un monde post-apocalyptique, où toute vie ordinaire semble avoir été détruite bien qu’à aucun moment la catastrophe ne sera nommée ni décrite.
Un homme tente de survivre dans les rares vestiges de la civilisation, désespérément accroché à un caddie. Alors que les dernier·e·s humain·e·s semblent abandonné·e·s à une lutte monstrueuse pour la survie, la présence de son fils va infléchir son cheminement. Car, contrairement à l’homme, l’enfant croit que la coopération et la confiance sont encore possibles, et détourne l’homme de la violence systématique.
En rendant la catastrophe palpable sans jamais l’expliquer, en suivant le parcours sans espoir d’un homme sans nom, ce texte fascinant nous met crûment face à nos responsabilités : est-ce vraiment ce monde-là dont nous rêvons ? Et si non, pourquoi continuons-nous obstinément à le construire ?

Philippe Colomb

 

Il n’y a qu’un problème écologique vraiment sérieux : c’est l’enfant

 

McCarthy, lecteur du Principe responsabilité ? Pour Hans Jonas, l’enfant cristallise l’interpellation éthique par excellence. Fondamentalement dépendant d’autrui pour se perpétuer dans son être et réaliser la promesse qu’il constitue, l’enfant exige la responsabilité de l’adulte à son égard. Dans La Route , l’humanité, tombée dans la barbarie et la prédation, s’oppose à la relation, altruiste et sacrificielle, qu’entretient « l’Homme » à « l’enfant ». A travers celle-ci, se joue non pas la lutte pour la survie, mais pour la civilisation elle-même : « Il n’aurait pas cru que la valeur de la moindre petite chose pût dépendre d’un monde à venir ». L’effondrement de la société sous le coup de la catastrophe condamne l’humanité au néant du présent et de la pulsion. En ce sens, on peut lire le roman de McCarthy, non seulement comme une mise en garde face aux menaces écologiques, mais aussi comme un rappel fracassant de nos obligations à l’égard des générations futures : avant comme après la catastrophe, l’humanité inconséquente, soumise à la tyrannie du « right here, right now » ou du « tout, tout de suite », est une espèce qui, littéralement ou objectivement, mange ses enfants…

Makekazzo