La bibliothèque verte de Thierry Paquot

, par Thierry Paquot

"Ce vieux livre jauni a d’l’idée"
La bibliothèque verte de Thierry Paquot

De nombreux ouvrages contribuent depuis plus d’un siècle à doter l’écologie politique de références tant théoriques (manifestes, récits utopiques, programmes alternatifs, romans à thèse, etc.) que pratiques (autobiographies de militant·e·s, comptes-rendus d’expérimentations, guides techniques pour un habitat bioclimatique ou un chauffage solaire, l’agroforesterie ou le traitement des déchets, etc.), qui constituent une « bibliothèque verte » aux riches rayons en plusieurs langues. Promenons-nous du côté des États-Unis du XIXe siècle de façon buissonnière, en compagnie de Thierry Paquot.

L’Amérique, à peine découverte en 1492, attire toute une population européenne bigarrée qui s’y installe pour en exploiter les richesses tant minières qu’agricoles sans aucun égard pour les Indien·ne·s, qui au fil des siècles seront exterminés et parqués dans des « réserves ». Terre d’accueil pour une population souvent misérable qui fuit la pauvreté, les États-Unis vont se construire en conquérant leur indépendance de la couronne d’Angleterre puis en acquérant de nouveaux territoires, non sans violence, unifiant une vaste contrée de la côte est à la côte ouest, repoussant sans cesse la « frontière ». La « nature » découverte, décrite, cartographiée, souvent dénaturée et cultivée (sur la base de l’esclavagisme dans les vastes domaines du Sud), participe à tout un imaginaire qui dotera l’Américain·e – personnage récent modelé avec de nombreuses argiles aux origines contrastées – d’une référence type : la petite maison dans la prairie. En effet, l’un des Pères fondateurs, Thomas Jefferson, rêve d’une communauté de fermier·e·s, pacifiques, solidaires, propriétaires. Il ne faut pas s’étonner alors si l’un des premiers romanciers américains, Fenimore Cooper, publie une saga, Bas-de-Cuir , dont le premier volume s’intitule Les Pionniers (1823) et le troisième La Prairie (1827), tandis que le premier « intellectuel » américain (American scholar), Ralph Waldo Emerson (1803-1882) publie en 1836 une conférence restée célèbre, Nature. À sa suite, son jeune ami, Henry David Thoreau (1817-1862) va avec Walden ou la vie dans les bois (publié en 1854) rendre compte de son expérience de « simplicité volontaire » avant d’en appeler à La Désobéissance civile (1849) et de faire connaître à ses concitoyen·ne·s l’incroyable richesse « naturelle » des États-Unis, à qui sait l’observer, l’admirer, la respecter. Il serait facile de les désigner comme des « écologistes », mais alors au prix d’un anachronisme. Emerson et Thoreau expriment dans leurs écrits respectifs les ambivalences qu’ils vivent en même temps que leur pays : la mécanisation et l’urbanisation.

Comme les œuvres, une fois publiées, n’appartiennent plus à leurs auteurs mais à leurs lecteurs, l’on peut admettre qu’ils figurent dorénavant en bonne place dans la « bibliothèque verte » de tout·e militant·e écologiste. Il ne faudrait pas pour autant en oublier quelques autres, tous aventuriers et naturalistes : George Marsh, John Wesley Powell, John Muir et John Burroughs.

George Perkins Marsh (1801-1882), personnage haut en couleurs, naît à Woodstock dans le Vermont. Juriste de formation, tour à tour éleveur de moutons, vendeurs de biens immobiliers, constructeurs de routes, il entre au Congrès en 1843 et est réélu aux élections suivantes. Il devient alors ambassadeur de son pays à Constantinople (1849-1853), puis visite le Moyen-Orient où il herborise avant de rentrer aux États-Unis enseigner l’anglais et de repartir en 1861 comme diplomate à Turin, Florence et Rome. Il parle une vingtaine de langues, rédige la première grammaire islandaise en anglais et publie Lectures on the English Language (1860) et The Origin and History of the English Language and of the Early Literature It Embodies (1862). Avec Man and Nature, Physical Geography as Modified by Human Action (1864) il étudie avec une certaine jubilation le monde vivant, les forêts, les cours d’eau et les océans, la terre et le sol, etc. Il considère que tuer un oiseau revient à se priver d’un incroyable « semeur de graines ». Il conseille la reforestation de nombreuses régions boisées des États-Unis victimes de coupes irraisonnables pour la construction, l’alimentation des machines à vapeur, etc. Il sera en partie entendu. Lewis Mumford (1895-1990) lui consacre un très beau chapitre dans The Brown Decades. A Study of the Arts in America, 1865-1895 (1931) et le présente comme une « source vive » ( fountainhead ).

John Wesley Powell (1834-1902) est le découvreur des fleuves (Mississipi, Ohio, Illinois, Colorado,…) sur lesquels il navigue infatigablement tout en effectuant des relevés tant hydrologiques que géographiques. Il parcourt le Grand Canyon et en explore les moindres plis, plissements et plissures sans oublier d’observer la faune, la flore et les Indien·ne·s. Il devient le directeur du Bureau of Ethnology de la Smithsonian Institution et publie Canyons of the Colorado (1895).

John Muir (1833-1914), né en Écosse, suit ses parents qui migrent aux États-Unis en 1849. Adolescent, il travaille à la ferme paternelle tout en supportant tant bien que mal l’éducation religieuse et manifeste d’incroyables talents d’inventeur. Il met au point de nombreuses machines, en améliore d’autres… À l’université, il étudie les humanités mais aussi la géologie, la chimie et la botanique. Il fuit son pays en guerre, en 1864, pour le Canada qu’il visite durant deux ans. Après diverses mésaventures, il devient berger dans la vallée de Yosemite, dont il tombe sous le charme. Il y accueillera, à plusieurs reprises, Emerson, avec qui il entretient une correspondance. Il écrit abondamment sur la nature qu’il étudie in situ (en particulier l’Alaska) et milite dès 1890 pour que la région de Yosemite devienne un parc national, ce qui adviendra en 1905. Entre temps, il a parcouru bien d’autres états (le Dakota, le Wyoming, le Montana, l’état de Washington, l’Oregon, la Californie…) et d’autres pays (France, Finlande, Russie, Inde, Chine, Japon, Australie, Hawaï…). Il publie en 1894, The Mountains of California , puis d’innombrables articles érudits.

John Burroughs (1837-1921), fils de fermier, d’instituteur à la campagne il se fait bureaucrate à Washington, lit Emerson et Thoreau, rencontre Walt Whitman, sur qui il écrit un essai, voyage en France et en Angleterre puis achète une ferme, construit sa maison, observe la nature sur laquelle il va écrire de très nombreux ouvrages plébiscités par un public fidèle de plus en plus large. Il devient l’ami de John Muir, participe à la commission Harriman et doit raconter son expédition en Alaska, en présentant la géographie de ce pays, mais aussi décrire la faune et la flore et enquêter sur ses habitant·e·s. Ces textes en font un « sage » des campagnes qui expose sa conception de la vie et du monde à partir d’histoires « naturelles »…

Ces quatre auteurs sont tous animés d’une incroyable curiosité envers la nature au point d’en devenir des observateurs savants, compétents et militants. En effet, ce qui les rassemble, n’est pas une volonté de « protéger » la nature, mais de l’aimer pour elle-même, dans ses évolutions, ses transformations, ses tensions. Ils refusent à la mettre sous cloche et cherchent toujours à maintenir un contact physique, sensible, affectif avec ses manifestations. En faire des « écologistes » de la première heure serait exagéré. Leo Marx avec The Machine in the Garden (Oxford University Press, 1964) restitue le « sentiment de la nature » qui domine aux États-Unis du XVIe siècle au début du XXe siècle et pointe chez des auteurs comme Emerson, par exemple, de nombreuses ambiguïtés quant à la technique et à la grande ville. Roderick Nash dans Wilderness and the American Min d (Yale Universitéy Press, 1967) étudie avec passion la place de la « nature sauvage » ( wilderness ) dans la pensée américaine en s’attardant sur Thoreau, Muir et Aldo Leopold (1887-1948). Ces deux livres rendent intelligibles cette période qui contradictoirement associe les « progrès » techniques et leurs irresponsables accidents à la célébration d’une nature, sauvage ou cultivée, constitutive de l’humanité même de l’humain. Ce que celui-ci a tendance à oublier…

En guise de notes

George Perkins Marsh. Prophet of Conservation , University of Washington Press, 2000, par David Lowenthal en attendant la traduction de son œuvre maîtresse.

Souvenirs d’enfance et de jeunesse (Corti, 2004), Quinze cents kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde (Corti, 2006), Journal de voyage dans l’Arctique (Corti, 2008) et Célébrations de la Nature (Corti, 2011) de John Muir, tous excellemment traduits et annotés par André Fayot.

Construire sa maison (Premières Pierres, 2005) et L’Art de voir les choses (« Pages choisies », Fédérop, 2007) de John Burroughs, traduits et présentés par Joël Cornuault.

Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, est l’auteur de nombreux ouvrages, dont L’Ami-Livre. Confidences d’un bouquinomane (Vichy, La Brèche, 2010).